Le parti islamiste modéré Ennahda, principale force au Parlement tunisien, a présenté mercredi son premier candidat à une élection présidentielle. Abdelfattah Mourou, figure consensuelle et modérée, est en lice pour le scrutin du 15 septembre.

PUBLICITÉ

La course au palais de Carthage est lancée en Tunisie. Les candidats à l’élection présidentielle ont jusqu’au 9 août pour déposer leur dossier, alors que le scrutin a été avancé au 15 septembre après la mort du président Béji Caïd Essebsi. Ce bouleversement du calendrier électoral a poussé le parti islamiste Ennahda, l’une des principales forces politiques du pays depuis la mise en place de la démocratie en 2011, à présenter un candidat. Il y était jusque-là réticent, préférant miser sur un succès aux législatives prévues initialement avant la présidentielle. Une figure consensuelle, Abdelfattah Mourou, vice-président du parti et président par intérim du Parlement, a été désigné à la majorité dans la nuit du mardi 6 au mercredi 7 août par le conseil consultatif d’Ennahda.

Longtemps réprimé par le père de l’indépendance, Habib Bourguiba, puis sous la dictature de Ben Ali avant d’être légalisé en mars 2011, Ennahda dispose aujourd’hui de 68 députés sur 217 à l’Assemblée des représentants du peuple. Soucieux de montrer une image moderne et réformiste, la formation s’évertue depuis la révolution à policer son image et à exclure toute activité de prédication religieuse.

Avocat de formation, Abdelfattah Mourou, 71 ans, fait partie des cofondateurs du mouvement en 1981 aux côtés de son actuel président, Rached Ghannouchi. Contrairement à ce dernier, Mourou fait figure de dirigeant modéré, capable selon un haut représentant d’Ennahda « d’unir les Tunisiens et de trouver un consensus entre les rivaux » au sein du parti. Le politologue tunisien Selim Kharrat, fondateur de l’observatoire politique Al-Bawsala, a répondu aux questions de France 24 sur les enjeux que soulève sa candidature.

France 24 : Pourquoi Ennahda, qui n’a pas présenté de candidat à l’élection de 2014, choisit-il cette année de se lancer dans la course au palais de Carthage ?

Selim Kharrat : La stratégie initiale d’Ennahdha était de ne pas présenter de candidat issu de ses rangs mais plutôt de soutenir, comme ils l’ont fait en 2014, un candidat de consensus, avec lequel ils avaient un vrai potentiel de gain. Mais beaucoup de choses ont changé entre-temps, notamment le décès de Béji Caïd Essebsi, qui a conduit l‘instance qui organise les élections à avancer le calendrier de la présidentielle.

La Tunisie est un régime semi-parlementaire où, en toute logique, les législatives sont beaucoup plus importantes aux yeux des partis que les présidentielles. D’autant que le président de la République rassemble des prérogatives limitées, liées essentiellement à la défense nationale et aux affaires étrangères. Dans la mesure où les législatives sont prévues selon le nouveau calendrier en plein milieu des deux tours de la présidentielle, les résultats du premier tour vont forcément avoir un impact sur l’opinion et par conséquent les résultats des élections législatives.

C’est pour cela qu’Ennahdha a jugé important d’être présent lors des débats pour l’élection, en tous cas pour le premier tour. Ça n’aurait pas de sens qu’ils ne soient pas impliqués avec ce nouveau calendrier.

>> À lire : « Souad Abderrahim, tête de liste Ennahda, devient la première femme élue maire de Tunis »

Qu’est-ce qui a poussé le conseil consultatif du parti à choisir son vice-président, Abdelfattah Mourou ?

Le débat a été assez long au sein du conseil de la Choura d’Ennahda, car il y avait deux opinions qui divergeaient. D’abord, ceux qui préféraient présenter un candidat issu de leurs rangs, jugeant Ennahda suffisamment mature et fort de son expérience au pouvoir. Une autre partie des militants préférait ne pas trop s’exposer en choisissant un candidat consensuel. Le débat a finalement permis de nommer Abdelfattah Mourou.

Ce n’est pas n’importe quel dirigeant. Il est d’abord l’un des cofondateurs du parti, un grand militant et un responsable d’importance. C’est aussi le troisième personnage dans la pyramide du pouvoir en tant que vice-président de l’Assemblée des représentants du peuple [il en est le président par intérim depuis que son prédécesseur Mohamed Ennaceur est devenu le chef de l’État par intérim, après le décès de Béji Caïd Essebsi].

Mais c’est surtout probablement l’un des dirigeants les plus « soft », consensuels, qui a le plus de chance de rassembler au-delà de la base électorale d’Ennahdha. Né dans le grand Tunis, il a fait les mêmes écoles que l’élite dirigeante actuelle. C’est un avocat de profession qui a beaucoup défendu les défenseurs des droits de l’Homme sous la dictature de Ben Ali. Il jouit d’une certaine aura et de reconnaissance.

En présentant Mourou, Ennahda n’a probablement pas comme objectif premier le gain de l’élection présidentielle. Ce qui est important pour eux, c’est d’être présent au débat public et d’éviter la politique de la chaise vide, qui aurait eu des conséquences potentiellement graves pour les législatives. L’objectif premier d’Ennahda est plutôt de rassembler le maximum de sièges au Parlement.

Le scénario idéal serait d’avoir un président issu de ses rangs, qui pourrait travailler en bonne intelligence avec un chef de gouvernement lui aussi issu de ses rangs.

En Tunisie, la liste des candidats à la présidentielle se précise

Quelles sont les chances pour Abdelfattah Mourou d’être élu ?

Il pourrait avoir des chances de passer le premier tour, mais personne ne peut prédire ses chances d’être élu président. En revanche, il ne faut pas oublier que parmi les électeurs, il y a toujours une frange éradicatrice par rapport aux islamistes. Beaucoup de Tunisiens n’acceptent toujours pas qu’Ennahda joue de manière libre sur la scène politique, et pire encore, que le parti soit au pouvoir depuis 2011. Psychologiquement, de nombreux Tunisiens, même s’ils n’ont rien contre la personne de Mourou, refusent d’accorder leur confiance et leur voix au parti car ils nourrissent cette pensée éradicatrice que le régime Ben Ali a installé dans les esprits au début des années 1990.

Malgré tous ses efforts pour se normaliser, lisser son image et convaincre les Tunisiens que c’est un parti politique parmi d’autres, Ennahda n’inspire visiblement pas suffisamment confiance à toute la population tunisienne.

Au-delà de l’élection présidentielle, Ennahda peut-il rester le parti disposant du plus grand nombre de députés au Parlement tunisien ?

Ils ont des chances d’être parmi les premiers blocs parlementaires du futur Parlement. Ennahda reste un parti populaire, qui jouit d’une base électorale assez confortable, même si sa taille et sa portée se réduit avec le temps et l’usure du pouvoir. Ils ont un matelas incompressible de militants qui sont très disciplinés. C’est toute une frange de la société tunisienne très conservatrice, attachée aux traditions et aux aspects cultuels, et qui ne se voit pas voter pour un autre parti, notamment aux législatives.

France 24