L’analyste financier Nicolas Goetzmann explique, dans une tribune au « Monde », que les taux négatifs ne sont pas la conséquence de « l’argent gratuit » déversé par la Banque centrale européenne sur les marchés, mais de l’absence de perspective de croissance due à la politique restrictive antérieure de la BCE.

Publié aujourd’hui à 06h01 Temps de Lecture 4 min.

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« L’ironie de la situation actuelle est que ce sont ceux qui se sont le plus opposés à une action de la BCE – Allemagne en tête – qui sont les premiers responsables des taux négatifs en Europe. » (Photo : la BCE, à Francfort, le 10 août.)
« L’ironie de la situation actuelle est que ce sont ceux qui se sont le plus opposés à une action de la BCE – Allemagne en tête – qui sont les premiers responsables des taux négatifs en Europe. » (Photo : la BCE, à Francfort, le 10 août.) MICHAEL PROBST / AP

Tribune. L’histoire serait entendue. La politique monétaire « laxiste » menée depuis de trop longues années par la Banque centrale européenne (BCE) serait à l’origine des taux négatifs qui caractérisent aujourd’hui les dettes française et allemande. La politique d’« argent gratuit » jouerait ainsi un rôle de distorsion économique que l’on aime à comparer à une prise de drogue, poussant les taux d’intérêt à la baisse de façon artificielle. Selon cette approche, Mario Draghi serait ainsi devenu l’acteur d’une expropriation des épargnants européens.

Un narratif qui pourrait être séduisant, mais qui résiste difficilement à l’observation des faits.

Associer taux bas et politique monétaire laxiste trouve sa première contradiction dans le fait que l’inflation en zone euro reste faible, trop faible en réalité, à 1,1 %. Une politique accommodante devrait pourtant produire un résultat inflationniste pour mériter ce qualificatif. Ce qui n’est pas le cas en zone euro.

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Dans un second temps, et en suivant cette même logique, il faudrait alors qualifier la Banque centrale turque de « restrictive », puisque ses taux directeurs sont proches de 20 %, alors que l’inflation a été de 49 % en mai, tandis que les taux à long terme dépassent 14 %. Et ne parlons pas du Venezuela (taux proches de 30 %) ou de l’Argentine (60 %). Un tour d’horizon international a ainsi plutôt tendance à dévoiler une réalité contre-intuitive, liant taux bas et faible inflation, taux élevés et forte inflation.

Selon ce nouveau schéma, la qualification de « laxiste » d’une politique de taux faibles apparaît comme un contresens, et plus particulièrement encore lorsque les taux d’intérêt à long terme arrivent en territoire négatif.

Cible mouvante

Un taux d’intérêt à long terme reflète avant tout les anticipations de croissance et d’inflation d’un pays ou d’une zone économique. Ainsi, la baisse des taux d’intérêt à long terme des Etats européens depuis l’automne 2018 témoigne de la baisse des prévisions de croissance qui ont touché la zone euro ces derniers mois. Une vision qui n’est pas restée cantonnée aux marchés financiers, puisque le Fonds monétaire international et la Commission européenne partagent ce constat, et ont également révisé à la baisse leurs prévisions. Et c’est ici qu’une mise en cause de la BCE pourrait intervenir : non pas pour souligner le caractère « laxiste » de sa politique, mais bien pour accuser son orientation dangereusement restrictive, passée comme actuelle.

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