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les militaires proposent une transition de dix-huit mois

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Le colonel Assimi Goïta, président du Comité national pour le salut du peuple (CNSP), à Bamako, le 22 août.

A quoi ressemble un pays en plein bouillonnement, conscient qu’il est à un tournant de son histoire mais sans boussole pour déterminer la voie qu’il veut emprunter ? Sûrement à ce qu’il fut possible d’observer trois jours durant, du 10 au 12 septembre, à Bamako, la capitale malienne.

Convoquées par la junte qui a renversé le président, Ibrahim Boubacar Keïta (dit « IBK »), le 18 août, les « journées de concertation nationale » ont offert à leurs participants, comme à chacune de ces consultations populaires, la possibilité d’exprimer ce que sont, selon eux, les maux qui minent le Mali et les solutions pour le sortir de la crise. Une séance de catharsis publique où politiques, syndicalistes, dirigeants associatifs et leaders religieux ont pu pointer les urgences du moment. La liste est longue, des nécessaires réformes électorales jusqu’à l’élimination de formes d’esclavage persistant dans certaines régions.

« Une architecture de la transition »

Pour les militaires du Conseil national pour le salut du peuple (CNSP), l’organisation de ces assises répondait en revanche à un besoin plus immédiat. Comme l’a signifié lors de l’ouverture des travaux le discret colonel Assimi Goïta, à la tête du quintet d’officiers qui a déposé un pouvoir épuisé par trois mois de contestation populaire, il s’agissait de déterminer « une architecture de la transition », chargée de mener le Mali jusqu’à de nouvelles élections.

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La junte se trouve aujourd’hui confrontée à une équation complexe. Selon plusieurs de leurs interlocuteurs, les soldats veulent à tout prix éviter de rendre les rênes du pays à une classe politique qui, depuis près de trente ans, s’est largement discréditée dans la gestion des affaires publiques, mais sans être accusés de confisquer le pouvoir. Applaudi par une large partie de la rue malienne, le CNSP est en même temps sous pression internationale. La Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cédéao) a donné aux soldats jusqu’à mardi 15 septembre pour remettre le pouvoir aux civils, alors que le Mali est – théoriquement – depuis le coup de force sous embargo financier et commercial de ses voisins.

Pour desserrer cette pression, « une charte de la transition » a été annoncée samedi à l’issue des travaux. Elle prévoit notamment une transition de dix-huit mois, dirigée par un président et un vice-président, civil ou militaire, qui ne pourront concourir aux prochaines élections, et un gouvernement de « vingt-cinq membres au plus ». Si a priori le texte ne répond pas aux exigences de l’organisation régionale puisque la période transitoire court au-delà de douze mois, pourtant, un diplomate influent à Bamako juge « la feuille de route et la charte acceptables, compte tenu des délais imposés, des divergences entre soldats et politiques, entre politiques, et de la nécessité de remettre en place rapidement un gouvernement ».

Laisser les civils dans la lumière

« Avec d’autres diplomates, nous leur avons conseillé de laisser les civils dans la lumière et de se positionner comme vice-président, vice-premier ministre et sur certains postes sécuritaires. Il faut à tout prix éviter de les humilier car après nous devrons les mobiliser pour continuer le combat contre les groupes djihadistes », ajoute-t-il encore. Les prérogatives, offertes dans le texte au vice-président, qui devrait être « chargé des questions de défense, de sécurité et de la refondation de l’Etat », peuvent laisser penser que le message a été entendu. Mais la « charte de la transition » sera-t-elle pour autant validée mardi par les chefs d’Etat de la Cédéao, réunis au Ghana, alors que l’organisation est divisée sur le degré de pression à exercer sur la junte ? C’est désormais l’une des questions qui agite la capitale malienne, au moins autant que le nom de celui qui sera désigné chef de l’Etat.

Dans ce contexte, le comité stratégique du Mouvement du 5 juin (M5), qui avait lancé la mobilisation populaire contre le régime d’IBK, n’a pas tardé à dénoncer « la volonté d’accaparement et de confiscation du pouvoir au profit du CNSP ». D’après lui, « le document final, lu lors de la cérémonie de clôture, n’était pas conforme aux délibérations issues des travaux des différents groupes » et « des rajouts [notamment sur les prérogatives du vice-président et la désignation du président] n’ont jamais été soumis à débats ».

Reste que la voix de la coalition, qui avait donné les premiers coups de butoir contre le pouvoir avant que les militaires n’assènent le coup de grâce, s’est aujourd’hui étiolée. Si les caciques politiques du M5 jugent que la junte leur vole une victoire qui leur revient, des activistes de la société civile et d’autres figures du mouvement se satisfont assez bien de l’architecture proposée par les militaires. Issa Kaou N’Djim, un très proche de l’imam Dicko, figure de proue des manifestations, a déjà prononcé l’oraison funèbre de cette alliance, déclarant « le M5 mort de sa belle mort » et fustigeant « les anciens porte-parole d’IBK » au sein du mouvement. La compétition pour les postes de la transition a déjà commencé.

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l’OMS encourage la recherche sur les médecines naturelles

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Une scientifique de CapeBio Technologies travaille sur un kit de test pour les malades atteints du Covid-19 dans un laboratoire de Centurion, en Afrique du Sud, le 23 juin 2020.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a déclaré samedi 19 septembre qu’elle encourageait en Afrique la recherche sur les médecines naturelles face au Covid-19 et d’autres épidémies.

Des experts de l’OMS et deux autres organisations ont « approuvé un protocole pour des essais cliniques de phase 3 de phytothérapie pour le Covid-19 », a précisé l’OMS dans un communiqué daté de Brazzaville, son siège régional sur le continent.

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« Les essais cliniques de phase 3 sont essentiels pour évaluer pleinement la sécurité et l’efficacité d’un nouveau produit médical », a rappelé l’OMS. « Si un produit de médecine traditionnelle s’avère sûr, efficace et de qualité assurée, l’OMS recommandera une fabrication locale à grande échelle et rapide », a précisé un responsable de l’OMS Afrique, le docteur Prosper Tumusiime, cité dans le communiqué.

« Respect des processus scientifiques »

Les deux partenaires de l’OMS sont le Centre africain pour le contrôle et la prévention des maladies et la commission des affaires sociales de l’Union africaine. Ils sont regroupés au sein d’un comité d’experts régionaux sur les médecines traditionnelles pour le Covid-19. L’épidémie a relancé le débat sur les médecines traditionnelles en Afrique.

Madagascar a livré dans plusieurs pays africains des lots d’un breuvage à base d’artémisia, une plante à l’effet thérapeutique reconnu contre le paludisme, présenté par son président Andry Rajoelina comme efficace contre le Covid-19.

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« Nos gouvernements [africains] se sont engagés en 2000 (…) à traiter les remèdes traditionnels comme les autres médicaments en les soumettant à des essais », avait alors déclaré en mai la responsable régionale de l’OMS, le docteur Matshidiso Moeti. « Je recommande que ces résolutions (…) soient suivies, a-t-elle ajouté. Nous vivons des temps difficiles, je peux comprendre la nécessité de trouver des solutions, mais j’encourage le respect des processus scientifiques sur lesquels nos gouvernements se sont engagés ».

Le Monde avec AFP



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L’imam Mahmoud Dicko, faiseur et tombeur de rois au Mali

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L’imam Mahmoud Dicko lors d’une cérémonie organisée par son organisation, la Coordination des mouvements, le 28 août, à Bamako.

Un homme travaillant au bonheur de ses concitoyens, n’aspirant qu’à retourner conduire la prière dans sa mosquée située, comme par une facétie de l’histoire, rue Gamal Abdel Nasser, le dirigeant égyptien qui tenta d’empêcher l’entrée de l’islam dans le jeu politique. C’est ainsi que Mahmoud Dicko se présente au monde.

Dans les faits, l’imam du quartier de Badalabougou, à Bamako, est aujourd’hui au centre de la vie politique malienne. Un faiseur et tombeur de rois comme l’ancien président Ibrahim Boubacar Keïta (IBK), son « ami », son « frère », en a fait la douce puis amère expérience.

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En 2013, le militant de l’Internationale socialiste, amateur de champagne et de littérature française, avait notamment bénéficié, pour se faire élire, de l’appui ouvert de ce salafiste quiétiste alors à la tête du Haut Conseil islamique. Sept ans plus tard, le 18 août, l’armée est venue, sans verser une goutte de sang, donner le coup de grâce à son régime. Mais rien n’aurait été possible sans l’agitation préalable de la rue. Et pour cela, Mahmoud Dicko est un mobilisateur hors pair.

Depuis 2009, il a fait lever des foules contre une réforme du code de la famille qui donnait davantage de droits aux femmes, contre les massacres qui ensanglantent le centre du pays, contre les forces françaises et de l’ONU ou bien encore contre des manuels scolaires faisant « la promotion de l’homosexualité ».

Personnalité essentielle

Ces derniers mois, après la proclamation des résultats des législatives, que le pouvoir a partiellement inversés à son profit, l’imam s’était vu attribuer le titre d’autorité morale du Mouvement du 5 juin, une coalition on ne peut plus hétérogène faite de vieux routiers de la politique sans lien idéologique et de militants d’une société civile éclatée.

Il en était surtout la seule voix à même de faire sortir des milliers de manifestants dans un Mali où, moins de trente ans après l’avènement de la démocratie en 1991, le terme « politiki » est associé au mensonge et à la corruption.

Un mois après la chute d’un pouvoir civil à bout de souffle et l’entrée en scène de « jeunes soldats qui ont la volonté de bien faire mais ont besoin d’être encadrés », le religieux à la barbe blanche se désolerait presque de son plus haut fait d’arme. « Je ne voulais pas en arriver là. Je voulais juste un changement de gouvernance car la corruption était devenue le système. C’est l’entêtement d’IBK qui a provoqué cette situation », affirme-t-il, installé dans son petit salon où tout Bamako se presse pour le rencontrer.

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Le chef de l’Etat démissionnaire est parti se faire soigner à Abou Dhabi ; son premier ministre, Boubou Cissé, et plusieurs généraux, sont toujours détenus au camp militaire Soundiata-Keïta de Kati ; le bruit de la rue s’est tu, mais Mahmoud Dicko demeure une personnalité essentielle du scénario qui se joue en coulisses.

Selon l’un de ses proches, il a intégré le collège chargé de désigner les futurs président et premier ministre de transition et maintient un contact régulier avec l’aussi discret qu’insondable colonel Assimi Goïta, le chef de cette junte qui refuse de s’assumer comme telle. « Il a clairement dit qu’il fallait installer des civils », sous peine de voir la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cédeao) durcir ses sanctions contre le Mali, relate la même source.

« Candidat à rien »

Pour les officiers du Conseil national pour le salut du peuple, l’ancien professeur d’arabe, né il y a 66 ans dans un village du cercle de Goundam, près de Tombouctou, est une personnalité hautement sensible, toujours à même de relancer la contestation.

Que feront dans ce cas les soldats ? Ne rien faire déstabiliserait leur autorité naissante. Réprimer les discréditerait à jamais. Avec sa suavité habituelle, l’imam Dicko assure n’avoir « pour seul mérite que de dénoncer publiquement. Même si l’on me donnait tout le Mali, je ne me tairais pas », poursuit-il même.

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Mais que cherche-t-il alors ? « Ouvrir la voie à un Etat islamique… Un crime impardonnable », comme l’avait dénoncé IBK lors d’un sommet de la Cédeao, trois semaines avant d’être renversé ? A cela, celui qui, depuis plusieurs années, défend sans succès l’ouverture de négociations directes avec « les djihadistes maliens car à la fin il faudra bien se parler », rétorque que « les gens ont le droit de ne pas me croire mais je ne suis candidat à rien. Je veux rester dans ma mosquée qui est le baromètre de notre société, le lieu où s’expriment ses maux ».

« Aujourd’hui, c’est dans l’espace religieux que se joue réellement la politique et Dicko incarne désormais la société civile », Gilles Holder, anthropologue

« A force de le répéter, il en a convaincu les gens et a peut-être raté son rendez-vous avec l’histoire », ironise un chercheur qui, comme toutes les voix critiques, préfère garder l’anonymat. Au sein de la Coordination des mouvements, associations et sympathisants de l’imam Dicko, formée après son départ du Haut Conseil islamique, tous n’ont pas la même distance avec les rendez-vous électoraux et plaident pour une transformation rapide en parti politique.

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S’il n’est ni le leader religieux ayant le plus de fidèles, ni celui qui a la plus haute autorité spirituelle, l’imam, qui a fait ses classes en Mauritanie puis à Médine en Arabie saoudite, est « un salafiste républicain. Son objectif est de moraliser la société, de rectifier les pratiques de gouvernance selon une éthique islamique. Aujourd’hui, c’est dans l’espace religieux que se joue réellement la politique et Dicko incarne désormais la société civile », décrit l’anthropologue Gilles Holder du laboratoire Mali cohésion territoire à Bamako.

Cauchemar des dirigeants français

Depuis une décennie, Mahmoud Dicko plaide pour une transformation du pays sur la base « des valeurs sociétales du Mali qui est à 98 % musulman ». « Notre problème est que nos élites veulent ressembler aux Occidentaux et nos religieux aux Arabes. Je suis d’abord Malien et j’en suis fier », assène-t-il. « Les gens veulent entendre que je veux imposer la charia mais si les lois s’appliquent bien, c’est une forme de charia. Les amputations, les lapidations sont des règles dissuasives qui ne s’appliquent pas et que l’islam n’a fait que récupérer », ajoute-t-il, soucieux de gommer l’image d’islamiste radical qui lui colle à la peau.

« Dicko n’est pas un religieux. Peut-être qu’il n’est pas même un musulman. C’est un politique. Il peut dire une chose à une personne et l’exact contraire à une autre cinq minutes après », grince pourtant un diplomate africain.

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Cauchemar des dirigeants français qui l’ont un temps dépeint comme la cinquième colonne des groupes djihadistes, l’imam espère lever « les incompréhensions » :

« Je communique avec l’extérieur en français. Il y a une partie de la France qui est en moi mais son erreur est d’avoir une politique destinée à l’élite et que le peuple ne le sent pas. En 2018, le président français a félicité IBK pour sa réélection avant que la Cour constitutionnelle donne le résultat. Ça, ça me révolte. »

Il y a en revanche des hommes que l’imam Dicko « adore ». « Il y a très longtemps j’ai passé toute une nuit à pleurer après avoir vu un documentaire sur ce qu’avait fait Raoul Follereau pour soulager les lépreux. J’aime cette bonté, comme celle de Martin Luther King », se souvient-il en prenant soin d’insister que ces modèles ne sont pas musulmans. Une larme semble se dessiner au coin de l’œil. Un acteur politique au sens plein du terme.



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« L’e-gouvernance peut aider les Etats africains à relever leurs défis économiques et sociaux »

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Tribune. Comme le disait un proverbe ottoman, « sans Etat, pas d’impôts, sans impôts, pas d’administration, sans administration, pas de citoyens, sans citoyens, pas d’Etat ». Aujourd’hui encore, trop de pays du Sud sont victimes de ce cercle vicieux, en particulier en Afrique subsaharienne. Beaucoup d’Etats impécunieux ne répondent pas aux attentes de leurs citoyens, qu’il s’agisse des fonctions régaliennes ou de l’Etat-providence, les rendant méfiants à l’égard d’autorités perçues comme lointaines, peu transparentes, voire déficientes. La pandémie liée au coronavirus vient exacerber cette situation, les Etats étant plus que jamais confrontés au double défi de mobiliser des ressources dans un contexte économique, voire sécuritaire, dégradé, tout en faisant face à des demandes sociales (santé, subventions aux produits de base, appui au tissu économique) en forte hausse.

Si elle n’est pas une solution miracle, l’e-gouvernance peut aider les Etats africains à relever ce double défi, comme en témoignent nombre d’expériences réussies, en Afrique même. L’e-gouvernement permet tout d’abord d’accroître les ressources des Etats et d’apporter de la transparence. L’établissement d’assiettes précises, la systématisation des paiements, la lutte contre la fraude sont autant d’avantages induits par la numérisation des processus.

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En Tanzanie, l’E-Government Authority permet aux entreprises de régler leurs impôts en ligne. De nombreux pays (Bénin, République démocratique du Congo) ont mis en place des guichets uniques portuaires numériques en concession, afin de mieux contrôler les flux internationaux (y compris la douane portuaire, source de revenus conséquents dans nombre de pays), d’apporter de la transparence et de maîtriser les coûts. Le Rwanda affiche de grandes ambitions, une administration 2.0 étant lancée à travers Irembo, une plateforme en ligne permettant un accès direct des citoyens aux administrations, tant sur les questions fiscales que de formalités telles que les certificats de naissance et de décès, le permis de conduire, le cadastre, etc. Au niveau macroéconomique, la numérisation permet également aux Etats de mieux calibrer – voire d’augmenter – le recours à la dette, grâce à un calcul plus précis de leur PIB réel. Par exemple, en 2013, une nouvelle méthode de calcul a quasiment doublé le PIB du Nigeria, à 510 milliards de dollars.

L’e-gouvernance est également un outil essentiel pour mettre en place des politiques publiques efficaces, et pas seulement à destination d’une petite frange de la population qui ne serait pas dans l’économie informelle. Le ciblage des populations fragiles peut ainsi être facilité par la compilation de données socio-économiques en ligne, tandis que le versement et le suivi des aides peuvent être optimisés via une plateforme numérique. Au Kenya et au Nigeria, à travers la start-up Cellulant, des e-vouchers publics aident les petits agriculteurs à avoir accès aux intrants. Et nombre d’Etats d’Afrique souhaitent s’inspirer de l’Inde, où le système d’identification biométrique Aadhaar, étendu à l’ensemble de la population, soit 1,2 milliard d’habitants, facilite l’octroi d’aides sociales aux plus vulnérables.

Une nouvelle industrie à part entière

La diversité de ces réussites continentales et internationales donne un aperçu de quatre prérequis pour développer l’e-gouvernance.

Premièrement, avoir une volonté politique forte et des plans d’actions précis. Grâce à une stratégie de long terme, Maurice est passé du 93e rang du classement mondial de l’ONU sur l’e-gouvernance en 2012 au 63e rang en 2020. Cette progression est notamment le résultat d’une coopération entre Maurice et l’Estonie, pays européen pionnier en la matière.

Deuxièmement, disposer d’une institution dédiée et de ressources financières adéquates, pouvant être partiellement apportées par des acteurs privés, sous forme de partenariats public-privé, et par des grandes institutions internationales. La Tunisie a ainsi obtenu 100 millions de dollars de la Banque mondiale pour développer son e-gouvernance.

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Troisièmement, investir dans la formation et le développement des ressources humaines. L’e-gouvernance a le potentiel de devenir une nouvelle industrie à part entière, créant des emplois pour les talents nationaux (codeurs, ingénieurs informatiques, chefs de projet), à l’image d’Atos Sénégal, qui emploie localement plus de 200 diplômés du secteur des technologies de l’information et du numérique sur des postes à valeur ajoutée.

Enfin, disposer d’infrastructures fiables et sécurisées, qu’elles soient légales ou physiques (réseau électrique, data centers, fibre, etc.). Le Maroc, pionnier en la matière, voit fleurir nombre de data centers « souverains » sur son territoire depuis 2017, le dernier (le Benguerir Data Center) venant d’être annoncé par l’Office chérifien des phosphates (OCP). Le fonds français STOA a récemment investi dans l’opérateur de centres de données Etix, qui compte notamment des data centers au Ghana, et dans un opérateur de fibre optique en Afrique du Sud, conformément à son objectif de développer les infrastructures essentielles en Afrique.

A l’image de ce qu’elle a fait dans les secteurs de la téléphonie et des fintechs, l’Afrique est aujourd’hui en mesure de réaliser un mouvement de « leapfrog » (saut de grenouille) décisif en matière d’e-gouvernance. Les premiers succès nationaux existent. L’intérêt d’une telle mutation est double : pour les citoyens, une meilleure qualité de services publics, des aides plus pertinentes ; pour les Etats, une efficacité démultipliée et une confiance renouée avec des citoyens de plus en plus exigeants envers leurs gouvernants.

Amaury de Féligonde est cofondateur d’Okan Partners, Gagan Gupta est PDG d’Arise et directeur Afrique d’Olam.



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