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« Le tribalisme et le business électoral, tares congénitales des démocraties africaines »

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Des portraits des anciens présidents ivoiriens Félix Houphouët-Boigny et Henri Konan Bédié, lors de la convention du PDCI pour désigner son candidat à l’élection présidentielle d’octobre, à Abidjan, le 26 juillet 2020.

Tribune. Qu’avons-nous fait de nos 60 premières années d’indépendance ? Alors qu’en Afrique de l’Ouest se profilent une série d’élections présidentielles, ces périodes porteuses de violences, d’arrestations, de musellement des médias, voire de meurtres et de massacres, sont propices à nous poser cette question.

Une grande partie du continent avait poussé des cris d’orfraie pour dénoncer le défunt président français, Jacques Chirac, grand connaisseur de la politique en Afrique, qui laissait entendre que celle-ci n’était pas encore prête pour la démocratie à l’occidentale. Paternalisme et condescendance, hurlait-on alors. Et pourtant, trente ans de pratiques démocratiques sur le continent tendent à prouver qu’il n’était pas loin de la vérité.

Les tares congénitales des démocraties africaines sont multiples. Partout où elle s’est ancrée, la démocratie a pour socle l’Etat de droit, fondé sur une Constitution qui, pour être pérenne, doit être intemporelle, impersonnelle et non taillée sur mesure. Difficile en Afrique de compter sur des textes consacrant ces principes – sauf de rares cas en Afrique australe –, d’où les perpétuels changements constitutionnels contextualisés selon les intérêts du moment.

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Ensuite, la plupart des Constitutions d’Afrique sont des copiés-collés de celles des pays développés, avec parfois – quand la fainéantise intellectuelle ne l’emporte pas – une toute petite couche de vernis local. Or il est évident que les paramètres socio-culturels, anthropologiques et politico-économiques ne sont ni semblables ni comparables. Comment faire comprendre une Constitution ou des lois électorales à une population en majorité analphabète ? Sans compter qu’organiser des élections à cycles réguliers, deux ou trois années consécutives, sur un budget de l’Etat plutôt dérisoire est une gageure.

Démocratie ethnique

Les Constitutions africaines sont issues pour la plupart des mouvements politiques des années 1990, sur les ruines et les échecs des partis uniques. Ces derniers, héritiers de la décolonisation, n’ont pu construire des Etats modernes, mais des Etats semi-féodaux et patrimoniaux. L’Etat, c’était le chef, agissant tel un suzerain disposant à sa guise des ressources publiques et ayant droit de vie et de mort sur ses sujets. C’était aussi l’ère des coups d’Etat, commandités ou internes, pour qui veut prendre sa part du maigre gâteau national. Le chef, une fois le coup réussi, pouvait s’octroyer tous les pouvoirs, se faire nommer maréchal (Mobutu dans l’ex-Zaïre) ou changer la forme de l’Etat, qui devenait son empire (Bokassa en Centrafrique).

Les démocraties naissantes des années 1990 n’ont pas tiré les leçons de ces pratiques. Pis encore, elles ont alimenté et aggravé les divisions ethno-régionalistes dans des Etats qui n’étaient déjà pas des nations consolidées, leurs frontières étant un héritage de la conférence de Berlin de 1885. Et la démocratie ethnique s’est substituée à de véritables démocraties nationales. Le chanteur ivoirien Alpha Blondy n’a-t-il pas consacré un titre à la pratique démocratique ? « Démocratie ce n’est pas tribalisme », chantait-il au début des années 1990. Ces pays se sont retrouvés avec des dizaines, voire des centaines de partis politiques du jour au lendemain, et cela a été la naissance du business démocratique, car créer et enregistrer un parti vous ouvre des droits au titre des chartes de partis, même si le nombre d’adhérents déclarés relève de la fiction.

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Dès lors, des dissensions et palabres à n’en plus finir sont apparus. Alors pour élargir l’assiette du gâteau, l’inventivité politique a donné naissance aux fameuses commissions électorales dites « indépendantes » ou « autonomes ». Ces mastodontes chargés d’organiser des élections justes et transparentes sont à l’origine de bien des crises pré- et post-électorales : République démocratique du Congo (RDC), Côte d’Ivoire, Bénin… Les budgets alloués à ces structures pour l’organisation des élections dépassent de 10, 20 ou 30 fois les budgets de développement d’une commune moyenne : plusieurs dizaines de milliards de francs CFA (des dizaines de millions d’euros) en Côte d’Ivoire en 2010, une dizaine de milliards pour des législatives en 2015 dans un pays aux ressources modestes comme le Bénin. Toute la classe politique, opposition ou pouvoir, cherche à prendre le contrôle de ces structures, surtout pour en toucher les indemnités de commission et autres oboles.

« Devoir d’ingratitude »

Puis viennent les cours et les conseils constitutionnels. Parfois, ces institutions judiciaires font doublon avec les commissions électorales. Nous n’avons jamais compris pourquoi les élections dans ces pays ne sont pas confiées à des institutions judiciaires crédibles et spécialisées, composées de magistrats expérimentés et d’auxiliaires de justice assermentés. Pourquoi recourt-on aux cours et tribunaux pour les contentieux électoraux, alors qu’ils ne sont pas impliqués en amont dans les opérations électorales ? En Côte d’Ivoire, c’est bien le ministère de la justice qui a piloté les audiences foraines dont est issue la liste électorale en 2010. C’est d’ailleurs l’un des acteurs clés de cette opération qui dirige aujourd’hui la commission électorale. Les élections devraient être l’affaire de la justice et des structures chargées de la décentralisation, alors que les commissions électorales ont fait leur temps et ont montré leurs limites. Quelle crédibilité peut-on accorder à un procès-verbal de vote signé par des commissaires locaux ne sachant ni lire ni écrire ?

Quant aux structures judiciaires spécialisées, sans être un praticien du droit mais au regard des expériences et pratiques courantes, il n’apparaît plus sain que les dirigeants des cours et tribunaux chargés des processus électoraux soient nommés par les pouvoirs en place. En Afrique plus qu’ailleurs, il paraît si difficile d’exercer son « devoir d’ingratitude » vis-à-vis du prince, comme le disait l’ancien président du Conseil constitutionnel français Robert Badinter. Des magistrats ou praticiens du droit expérimentés devraient être majoritaires dans ces juridictions et élire en leur sein les présidents desdites institutions sans voix prépondérante, pour leur garantir un minimum de professionnalisme, d’indépendance et de crédibilité. Les cas de la Côte d’Ivoire, de la RDC ou plus récemment du Mali peuvent aider à repenser les mécanismes de désignation pour ne pas confiner l’Afrique dans des crises électorales à répétition.

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Certes, il revient au premier chef aux Africains de s’approprier les réformes du corpus institutionnel de leurs systèmes démocratiques, afin de les revisiter dans le sens d’une plus grande stabilité politique. Cependant, les partenaires et la communauté internationale peuvent les y encourager et y contribuer pour prévenir d’éventuelles crises, plutôt que d’intervenir en pompiers pendant les périodes électorales en Afrique. Aider à mieux articuler le binôme démocratie/développement, comme le plaidait François Mitterrand au sommet de La Baule en juin 1990. Cette articulation participerait à optimiser les ressources au service du plus grand nombre, des jeunes, des femmes et des populations vulnérables, dans cette Afrique qui a chanté et dansé Indépendance Cha Cha depuis soixante ans, sans que cette indépendance soit porteuse de beaucoup de progrès ni d’espérance pour sa jeunesse.

Sylvain Félix Semilinko est journaliste et consultant, ancien directeur d’Onuci-FM, la radio de l’opération des Nations unies en Côte d’Ivoire.

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Wael Ghonim, l’étoile déchue de la place Tahrir

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Wael Ghonim, activiste égyptien alors responsable marketing de Google, place Tahrir, au Caire, le 11 février 2011.

A 40 ans, il a traversé tout ce que l’on peut désirer ou redouter de la vie : la gloire et l’oubli, l’ivresse des foules et leur vindicte, le pouvoir qu’on tient au creux de sa main et sa morsure. Wael Ghonim a été le wonder boy de la révolution égyptienne, celui qui la déclencha, le 25 janvier 2011. Aujourd’hui, son nom est presque tombé dans l’oubli. Certains le disent « fou », se demandent si ses Tweet relèvent d’un « canular ».

Faute de réponse de l’intéressé, plusieurs fois contacté par Le Monde, il faut se contenter de sa vie numérique. D’après son compte Twitter, Wael Ghonim est domicilié à Palo Alto, capitale de la Silicon Valley, en Californie. Il s’y présente comme « Egyptien, ex-Frère musulman, ancien de Google, ex-activiste et ex-mari. J’ai aidé à déclencher la révolution de 2011. Je remets tout en question. Père d’Isra et d’Adam ». Le suivre sur les réseaux sociaux – on s’est limité à Twitter, Facebook et Instagram – relève d’une activité à plein temps. On y trouve un déluge de messages, vidéos et statuts qui laissent transparaître le désarroi plus que l’amertume, une dépression profonde.

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Il ne parle pas de politique, sauf pour s’insurger quand son frère est brièvement arrêté sans raison apparente au Caire, à l’été 2019. Parfois, il risque une allusion. Le 10 janvier, il écrit : « Si vous ne voulez pas que ce qui m’est arrivé arrive à vos enfants, dites-leur de ne pas se hâter dans leurs jugements sur ceux qui les oppriment, de ne pas courir derrière ceux qui font commerce de leur gentillesse et de ne pas baisser les bras face à ceux qui les harcèlent. J’ai très bien compris ce qui m’est arrivé. Je sais que je ne le dois qu’à moi-même et je ne me cache pas derrière ma douleur. C’est comme ça que j’arrive à continuer. Si je ne l’avais pas compris, je me serais suicidé. » Dans les quelque 200 commentaires qui suivent s’affiche une majorité de messages de soutien, mais aussi venant de détracteurs et de trolls de l’armée électronique du président Sissi, qui lui enjoignent de ne jamais revenir en Egypte ou en appellent à Trump pour clôturer son compte Facebook…

Grande religiosité

Fils de médecin, Wael Ghonim a grandi dans une famille aisée et étudié à l’Université américaine du Caire (AUC). A 18 ans, il fonde Islamway.com, une bibliothèque de prêches d’inspiration salafiste, vouée à un énorme succès. Cette grande religiosité, habillée des atours d’un geek de la Côte ouest, est encore présente dans sa communication en ligne parsemée de formules coraniques.

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Covid-19 : Pourquoi les vaccins seront plus chers en Afrique

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Les harkis et leurs descendants s’estiment toujours « indésirables » des mémoires franco-algériennes

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Portraits d'identités des parents de Dalila Kerchouche. Fille de harkis

Il y a un camp mal aimé, pour ne pas dire honni, qui attendait les conclusions de la mission de Benjamin Stora sur « la mémoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie » avec impatience, espoir et pas mal de scepticisme aussi.

En effet, les harkis – et leurs descendants – se demandaient si leur « douleur » d’avoir été abandonnés par l’Etat français au lendemain de la fin du conflit en 1962 serait « enfin » reconnue dans « la réconciliation entre les peuples français et algérien » que souhaite Emmanuel Macron.

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Ce rapport – remis mercredi 20 janvier au chef de l’Etat – propose, parmi vingt-deux recommandations, de « voir avec les autorités algériennes la possibilité de faciliter le déplacement des harkis et de leurs enfants entre la France et l’Algérie ». Cet avis a été accueilli avec étonnement, déception et colère.

Dalila Kerchouche est journaliste et fille de harki. Ici, chez elle, dans le département de la Seine-Saint-Denis, en janvier 2021.

« La libre circulation ? Mais c’est déjà le cas », souligne Boaza Gasmi, président du Comité national de liaison des harkis. Comme d’autres représentants associatifs, il explique que « la plupart » des supplétifs engagés dans l’armée française ont pu retourner « avec plus ou moins de difficultés » sur leur terre natale.

C’est déjà trop tard

Seule une minorité, la plus active durant les sept années de guerre, n’a jamais pu – et ne pourra jamais – reposer un pied en Algérie. « Et la majorité des harkis sont restés en Algérie après la guerre. Certains ont été massacrés, les autres ont vécu dans de terribles conditions là-bas », rappelle M. Gasmi.

Fatima Besnaci-Lancou, historienne, chez elle à Paris, en janvier 2021.

« Réduire le drame des harkis à une seule mesure me choque profondément, tonne la journaliste Dalila Kerchouche, auteure de Mon père, ce harki (publié en 2003 au Seuil). Les enfants des harkis n’ont jamais été interdits de circuler en Algérie. » Pour l’historienne Fatima Besnaci-Lancou, membre du conseil scientifique du mémorial du camp de Rivesaltes où des familles de harkis ont été enfermées, cette question de circulation était « importante il y a quelques années, reconnaît-elle. J’y suis très sensible mais, aujourd’hui, la plupart des harkis ne sont plus en vie, les autres sont trop âgés pour voyager. »

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Brahim Sadouni, 78 ans, un harki qui habite à Rouen (Seine-Maritime), a essayé à plusieurs reprises de retourner en Algérie, sans succès. « Je ne sais pas pourquoi, ça doit être à la tête du client. Quel crime ai-je commis ? Je n’ai jamais mis une gifle à quelqu’un, raconte-t-il encore ému. J’ai été enrôlé de force à l’âge de 17 ans, et mon père était un moudjahid (ancien combattant). Je n’ai jamais fait de mal à l’Algérie. »

Le vieil homme a accueilli la recommandation de Benjamin Stora sur les harkis et leurs enfants avec bienveillance mais, pour lui, c’est déjà trop tard. Aujourd’hui, au crépuscule de sa vie, il a décidé de ne plus tenter de retourner de l’autre côté de la Méditerranée où vivent encore sa mère et l’une de ses sœurs.

Attiser davantage les rancœurs

Photo d'archive de Fatima Besnaci-Lancou. Photo qui date de 1959. Fatima est à gauche de l'image avait 5 ans.

« Les dirigeants algériens nous ont découragés d’aimer notre pays. Les harkis qui vivent là-bas le font tête baissée. Ce pouvoir est injuste, clame-t-il. Des anciens cadres du FLN (Front de libération nationale) peuvent venir chez moi en France, mais on ne veut pas me laisser rentrer chez moi en Algérie, c’est incompréhensible et méprisant. »

Malgré cette douloureuse situation, Brahim Sadouni continue de parler de l’Algérie avec tendresse. Près de soixante ans après la guerre, il se considère toujours comme un enfant des Aurès (dans l’est du pays) et souhaite seulement le meilleur pour son autre pays. « Vous savez, quand l’Algérie va mal, on va mal aussi », conclut-il.

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Au-delà du cas de M. Sidouni, le rapport Stora a du mal à passer chez les représentants des harkis. Ces derniers assurent qu’il va attiser davantage les rancœurs. « Ce n’est pas étonnant. Ce rapport ne cherche pas à reconnaître la trahison de la France envers les harkis, que l’Etat les a abandonnés et parqués dans des camps. Pour moi, le rapport n’oublie pas les harkis, il les enterre », argue Mme Kerchouche.

La journaliste voit dans ce rapport « une nouvelle insulte faite à nos pères ». Fatima Besnaci-Lancou, quant à elle, se demande si « cette recommandation qui n’aboutit à rien d’essentiel » a été formulée pour ne pas froisser le pouvoir algérien sur la question des harkis.

Sortir du déni

Car, à Alger, Abdelmadjid Chikhi, l’historien chargé de travailler conjointement avec Benjamin Stora sur les questions mémorielles entre les deux pays, ne semble pas vouloir débattre du sujet des anciens supplétifs de l’armée française. « Je souligne à ce titre que certains dossiers sont hors de discussion, tel que le sujet des harkis, d’autant que leur départ en France a été un libre choix (…). Il revient aux Français de se réconcilier avec leur histoire », a récemment déclaré cet ancien combattant de la guerre d’indépendance qui dirige le Centre national des archives algériennes et conseille le président Abdelmadjid Tebboune.

Portraits d'identités des parents de Dalila Kerchouche.

En réalité, la recommandation Stora serait surtout destinée aux autorités algériennes, une manière de les pousser à sortir du déni, à reconnaître officiellement qu’elles ont de facto accepté depuis longtemps le retour des harkis et de leurs enfants sur leur terre d’origine. M. Stora voudrait que ces retours soient assumés publiquement par Alger et non seulement tolérés en silence. Alors, pourquoi ne pas l’avoir écrit plus explicitement ?

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Quoi qu’il en soit, les harkis et leurs descendants s’estiment, une fois de plus, effacés des mémoires franco-algériennes. « Les harkis restent indésirables dans l’histoire entre les deux pays », regrette Mme Kerchouche. C’était d’ailleurs une crainte exprimée avant la remise du rapport au président de la République. Une méfiance aussi vis-à-vis de Benjamin Stora qu’ils considèrent trop proche des autorités algériennes. Alors, en août 2020, l’association Génération harkis a saisi le Conseil d’Etat d’un recours en annulation de la décision d’Emmanuel Macron de confier cette mission mémorielle à l’historien.

Pour autant, certains représentants des harkis ne font pas que des reproches au rapport. La mise en place d’une commission « Mémoires et vérité », censée impulser des initiatives mémorielles communes entre les deux pays de la Méditerranée, pourrait permettre aux harkis et à leurs descendants de parler de leur histoire.

« Manipulations et mensonges »

« C’est ce que je réclame depuis longtemps. Je suis heureux que Benjamin Stora ait repris cette idée, note Mohand Hamoumou, 64 ans, fils de harkis. La vérité historique doit être recherchée et dite pour guérir les plaies et non pour les rouvrir. Etre dans un esprit de pardon ne signifie pas qu’on oublie. »

Mais l’ancien maire de Volvic (Puy-de-Dôme) insiste sur la notion de « réciprocité », absente selon lui du rapport : « L’Algérie doit poser un regard lucide sur le passé car on sait que, pour le pouvoir algérien, la guerre d’indépendance est utilisée à des fins politiques et pour cacher son échec. »

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Fatima Besnaci-Lancou parle quant à elle de « manipulations et mensonges » qui continuent de « créer du ressentiment », génération après génération. L’historienne aurait souhaité que l’Algérie « fasse un pas » en abrogeant, par exemple, l’article 68 de la loi du 5 avril 1999 « relative au moudjahid et au chahid (martyr) » qui fait allusion aux harkis : « Perdent leurs droits civiques et politiques, conformément à la loi en vigueur, les personnes dont les positions pendant la révolution de libération nationale ont été contraires aux intérêts de la patrie et ayant eu un comportement indigne» Ou encore en revoyant la façon dont les harkis sont racontés dans les manuels scolaires. « Il faut qu’on élève le débat », martèle-t-elle.

« Le temps des tribunaux »

D’autres porte-voix de la cause auraient préféré que le rapport Stora pousse le président de la République à reconnaître à travers une loi l’abandon de la France, principale revendication des harkis et de leurs descendants. Quoi qu’il en soit, pour le juriste Charles Tamazount, président du Comité harkis et vérité, le temps des rapports politiques ou mémoriels est terminé.

Charles Tamazount, juriste et fils de harkis, est président du Comité harkis et vérité. Ici chez lui, dans le département de la Seine-et-Marne, en janvier 2021.

« C’est le temps des tribunaux », clame-t-il. En octobre 2018, il a obtenu gain de cause auprès du Conseil d’Etat à travers une décision sans précédent : l’Etat s’est vu condamné à verser 15 000 euros à son frère, fils de harki né et ayant vécu dans des camps de transit, au titre des « préjudices matériels et moraux subis ».

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Dans un communiqué de presse, la plus haute juridiction administrative française avait estimé que « la responsabilité pour faute de l’Etat doit être engagée » pour « les conditions de vie indignes réservées aux familles de harkis dans les camps où elles ont été accueillies en France après l’indépendance de l’Algérie ». « Nous avons une vérité judiciaire, c’est plus fort que la vérité historique », assure M. Tamazount.

Aujourd’hui, l’affaire a été portée devant la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH). « La plainte a été jugée recevable en septembre, informe M. Tamazount. Nous attendons la décision. C’est la première fois que notre histoire va être jugée par des non-Français et des non-Algériens. Nous allons avoir peut-être une approche internationale et plus objective. »



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