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le laboratoire qui promeut les tests « made in Ghana »

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Laud Anthony Basing, fondateur de la société ghanéenne de tests médicaux Incas Diagnostics, à Kumasi, au Ghana, le 3 décembre 2020.

Il fait le tour de ses locaux avec l’allure décidée de ceux qui pressentent que l’avenir leur appartient. Charlotte vissée sur la tête, Laud Anthony Basing pousse la porte du laboratoire. Là, des préparateurs s’activent autour de rangées de fioles et les machines bourdonnent. Cette ruche, nommée Incas Diagnostics et installée à Kumasi, la grande ville du centre du Ghana, développe toute une panoplie de tests de diagnostic médicaux.

Trente-sept personnes y travaillent aujourd’hui à plein temps, contre quatre à ses débuts, il y a à peine cinq ans. Et Laud Anthony Basing mise sur l’épidémie de Covid-19 pour lui servir de tremplin. Dès les premières semaines de la crise sanitaire, la société lancée par cet entrepreneur et microbiologiste de 33 ans a mis au point un test de détection rapide d’anticorps, aujourd’hui utilisé par des instituts de recherche au Ghana. Et ses équipes fignolent maintenant un test antigénique qui, assure-t-il, coûtera bien moins cher que les produits actuellement en circulation.

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« On a voulu prendre notre part dans la bataille, mais également profiter du Covid pour nous faire mieux connaître et démontrer qu’en Afrique aussi il y a des capacités », explique M. Basing. De fait, ces derniers mois, ce sont plutôt les faiblesses de l’industrie pharmaceutique africaine que la pandémie a révélées. Au pire de la première vague, les entreprises du secteur ont eu un mal fou à s’approvisionner.

Et pour cause : sur le continent, les médicaments, mais aussi les masques, les tests et le matériel médical sont massivement importés de Chine, d’Inde ou d’Europe. Ainsi, hormis quelques pays comme l’Afrique du Sud, le Maroc ou l’Egypte, les besoins pharmaceutiques sont couverts à 70 % par les importations. Le Ghana ne fait pas exception.

Tests de grossesse, du pian, de MST…

Au sortir de ses études, Laud Anthony Basing l’a lui-même expérimenté. En 2012, le jeune homme crée un laboratoire avec l’ambition de proposer aux Ghanéens des services médicaux à des prix abordables. Mais la dépendance aux fournisseurs étrangers est telle, et le nombre d’intermédiaires si élevé, qu’il se voit dans l’impossibilité de faire baisser les tarifs. Germe alors dans son esprit le projet de produire lui-même des tests « made in Ghana ».

Pour s’y préparer, le jeune homme passe près de trois ans aux Etats-Unis, notamment à l’université Purdue (Indiana). Sur place, il est sélectionné pour la bourse Mandela Washington Fellowship, destinée à faire émerger de jeunes leaders africains. Fort de ces expériences et de son apprentissage, il rentre en 2016 pour relancer sa société et commencer la fabrication de tests.

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Incas Diagnostics développe notamment un kit de dépistage du pian, cette maladie infectieuse de la peau et des os répandue en Afrique subsaharienne. Le produit a été sélectionné par l’Organisation mondiale de la santé comme l’une des trente meilleures innovations africaines en 2019.

Test de grossesse, test de détection de drogue et bientôt tests de dépistage d’infections sexuellement transmissibles : les chantiers se multiplient. « Nous visons des problématiques qui sont importantes pour des populations vulnérables et notre objectif, en fabriquant les tests nous-mêmes, est de pouvoir les rendre accessibles au meilleur prix », explique M. Basing.

Une kyrielle de financeurs

Le kit de dépistage de grossesse d’Incas est ainsi vendu 0,5 cedi (0,07 centime d’euro) contre 3 à 5 cedis (0,4 à 0,7 centime d’euro) pour ses équivalents produits à l’étranger et commercialisés en pharmacie. La différence peut sembler négligeable, mais elle compte pour les Ghanéens les plus démunis qui préfèrent souvent avoir recours au marché noir pour payer moins cher.

Avec le début du succès, de bonnes fées ont commencé à se pencher au-dessus du berceau d’Incas. De la fondation Mastercard à l’Agence française de développement via le programme Afidba, en passant par la Fondation Bill et Melinda Gates (partenaire du Monde Afrique), toute une kyrielle de financeurs et vétérans du développement lui a fourni prêts et subventions. Un soutien bienvenu. Car si la société dit réaliser quelques bénéfices, les équipements coûtent cher, tout comme les matières premières pour lesquelles Incas continue de s’approvisionner à l’étranger.

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Mais le principal handicap est sans doute d’ordre psychologique. A l’arrivée du coronavirus, le président du Ghana, Nana Akufo-Addo, affirmait vouloir promouvoir la fabrication locale de matériel médical. Un effort a été fait pour la production de masques en tissu ou de gel hydroalcoolique. Mais, dans l’ensemble, « beaucoup de gens ici pensent que le “made in Ghana” est forcément moins bien que ce qui est produit à l’étranger et se refusent donc à en acheter », regrette M. Basing.

L’entrepreneur a baptisé sa société en hommage à la civilisation inca, « réputée pour sa créativité et son ingéniosité ». Sans doute lui faudra-t-il aussi miser sur son optimisme sans faille pour pérenniser l’aventure. Et espérer que d’autres laboratoires ghanéens tentent le même pari pour que la donne change vraiment à l’échelle du pays.



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L’Afrique et les Africains de Joe Biden

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Adewale « Wally » Adeyemo, conseiller économique sous la présidence Obama, a été nommé secrétaire adjoint au Trésor dans l’administration Biden.

En quatre années à la Maison Blanche, Donald Trump n’a pas effectué un seul voyage officiel en Afrique. Tout juste l’ex-président américain a-t-il laissé à son épouse Melania le soin de visiter en une semaine de promenade touristique et glamour le Ghana, le Malawi, le Kenya et l’Egypte, autant de nations qu’il aurait sûrement rangées dans sa liste de « pays de chiotte ».

« Trump n’avait pas d’intérêt pour l’Afrique. Sa seule obsession était la menace de la Chine. Biden aura pour priorités la gestion de la crise du Covid, l’économie, les divisions raciales du pays. La politique étrangère, et l’Afrique en particulier, viendra bien après, mais ce qui est sûr c’est que le ton va changer et il ne faut pas sous-estimer cela en diplomatie », se réjouit Jeffrey Hawkins. Cet ancien ambassadeur américain, aujourd’hui professeur à Sciences-Po, note que le continent africain n’a évidemment pas été un thème majeur du candidat Joe Biden, mais que celui-ci a publié lors de sa campagne un document à destination des diasporas. « Il y parlait d’une relation plus équitable, de la relance du programme Yali – Youth African Leaders – instauré sous Obama et de la fin de la restriction des visas » qui touchait les ressortissants du Nigeria, de la Somalie et du Soudan.

Dans l’administration qui s’installe, deux enfants de la diaspora nigériane tiendront justement une place particulière. Adewale « Wally » Adeyemo, conseiller économique sous la présidence Obama avant de prendre la tête de la Fondation de l’ex-président, doit occuper le poste de secrétaire adjoint au Trésor. Osaremen Okolo, 26 ans, a, quant à elle, été nommée conseillère au sein de l’équipe chargée de lutter contre la pandémie de Covid-19.

Renouer avec son histoire d’ouverture

Au-delà de ces symboles d’une Amérique prête à renouer avec son histoire d’ouverture, la politique africaine de Washington s’inscrira vraisemblablement dans la continuité des années Obama. Même si le premier président afrodescendant a davantage suscité d’espoir que légué des réalisations, « son approche est une feuille de route pour l’avenir avant que Biden impose sa marque », juge Jeffrey Hawkins.

Dans l’attente de la désignation d’un diplomate de carrière pour remplacer Tibor Nagy au poste de secrétaire d’Etat adjoint aux affaires africaines, la première figure visible pour le continent africain sera Anthony Blinken, le nouveau chef de la diplomatie. Pour ce francophone passé par les administrations Clinton et Obama, le premier dossier africain à traiter devrait être le conflit intérieur qui agite l’Ethiopie.

Antony J. Blinken est le nouveau secrétaire d’Etat américain.

Se posera également rapidement la question de la suite à donner aux deux « coups » diplomatiques de l’administration Trump sur le continent : le processus de normalisation engagé avec le Soudan et la reconnaissance en décembre 2020 de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental. Cette dernière pourrait-elle être menacée ? « Ce n’est pas encore très clair, mais à partir du moment où la décision n’a pas encore été ratifiée par le Congrès, elle peut être reprise. Le plus probable cependant est que l’on ne touche à rien, car le Maroc et Israël sont de solides alliés », explique Christopher Fomunyoh, directeur pour l’Afrique centrale et de l’Ouest du National Democratic Institute, une organisation proche du Parti démocrate.

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En dehors des propos à l’emporte-pièce, de quelques coups de menton et d’une poignée de décisions inattendues, la politique africaine de Donald Trump aura été marquée par le maintien de fondamentaux tels que la lutte à tout prix contre l’expansionnisme commercial de la Chine, la poursuite – à contrecœur – du combat contre les djihadistes au Sahel et la défense du principe d’élections pluralistes – mais sans grand souci pour la qualité du résultat ou pour le respect des droits humains.

Linda Thomas-Greenfield, ancienne sous-secrétaire d’Etat pour l’Afrique de Barack Obama, est devenue représentante des Etats-Unis à l’ONU.

L’un des changements attendu sous Joe Biden sera un retour au multilatéralisme. Une promesse que sera chargée de mettre en œuvre Linda Thomas-Greenfield en tant que représentante des Etats-Unis à l’ONU. L’ancienne sous-secrétaire d’Etat pour l’Afrique de Barack Obama, qui a notamment travaillé au Kenya, en Gambie et au Nigeria avant de prendre les commandes de l’ambassade au Liberia, est une diplomate chevronnée, proche de Madeleine Albright. La France et les Etats concernés vont notamment guetter ces prochains mois sa décision sur l’avenir de la force G5-Sahel. Paris, dans l’espoir d’alléger son engagement militaire sur place, et les cinq Etats de la région, soucieux de donner à leurs soldats l’assurance financière d’une opération de l’ONU et des règles d’engagement moins contraignantes, plaident depuis longtemps pour que cette coalition régionale soit placée sous chapitre VII de la charte des Nations unies.

Alors que Donald Trump a ordonné le départ en janvier des soldats américains de Somalie et qu’il envisageait de faire de même au Sahel, un dirigeant de cette région estime que la priorité de Washington devra être de « réinvestir diplomatiquement le dossier libyen », un pays qui continue de déstabiliser ses voisins.

Facilités commerciales

Avocate des interventions « humanitaires » et du « devoir de protéger », Samantha Power, qui fut l’une des principales promotrices de l’opération militaire en Libye sous Obama, sera elle aussi l’un des visages importants de la nouvelle administration américaine. Après avoir été l’ambassadrice de Washington aux Nations unies, l’ancienne journaliste s’est vue confier la tête de l’USAID, l’agence américaine pour le développement international. « Peut-être n’aura-t-elle pas tout de suite les moyens d’agir comme elle le veut car les budgets annuels ont été votés en octobre, mais Samantha Power a l’avantage d’avoir connu le continent avant d’accéder à une position décisionnelle. Elle ne devrait donc pas avoir la naïveté de certains de ses prédécesseurs alors que l’agence est un acteur de poids dans les relations entre les Etats-Unis et l’Afrique », estime Christopher Fomunyoh.

Samantha Power, alors ambassadrice des Etats-Unies auprès de l’ONU, avec le président camerounais Paul Byia, le 19 avril 2016 à Yaoundé. Joe Biden lui a demandé de diriger l’Agence américaine de développement, l’USAID.

Enfin, l’une des personnalités chargées de synchroniser les actions des différentes agences gouvernementales américaines est un visage moins connu. Passée par les ambassades à Haïti, en Thaïlande et en Tanzanie, bonne connaisseuse de l’Afrique de l’Ouest, la diplomate Dana L. Banks a été nommée directrice pour l’Afrique du Conseil de sécurité nationale.

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Au-delà des aspects sécuritaires, ses discussions avec ses interlocuteurs africains devraient porter sur les facilités commerciales octroyées à la plupart des Etats du continent. Instauré par Bill Clinton, l’AGOA – African Growth and Opportunity Act, la loi sur la croissance et les opportunités africaines – qui permet aujourd’hui à 39 pays d’exporter vers les Etats-Unis sans droit de douane, s’achève en 2025. S’il paraît peu probable que celui-ci ne soit pas reconduit, des renégociations devraient être opérées notamment du fait de l’entrée en vigueur en janvier de la Zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf).



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six morts et des milliers de personnes sans foyer après le passage d’un cyclone

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Après le passage du cyclone Eloïse, au Mozambique, le 24 janvier 2021.

Six personnes, dont un enfant de moins de 2 ans, ont été tuées et des milliers d’autres se retrouvent sans foyer, lundi 25 janvier, après le passage du cyclone Eloïse, selon les équipes de secours et des organisations humanitaires.

Les inondations touchent durement les bidonvilles de la ville portuaire de Beira, épicentre du cyclone Idai. Des centaines de personnes se sont réfugiées dans une école et ont besoin en urgence de nourriture et de médicaments, a fait savoir à l’Agence France-Presse le porte-parole de l’Unicef pour le Mozambique, Daniel Timme, depuis Beira.

Le cyclone a touché terre dans la nuit de vendredi à samedi dans la zone côtière du centre du Mozambique, à environ soixante kilomètres de Beira, provoquant des rafales de vent allant jusqu’à 150 km/h et des pluies torrentielles. « Près de 7 000 personnes ont été déplacées et plus de 5 000 maisons ont été détruites, endommagées ou inondées », a déclaré le bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires, citant dans un communiqué des chiffres du gouvernement mozambicain. Le bilan pourrait augmenter dans les jours à venir.

Le Mozambique déjà touché en 2019

L’Unicef estime à 176 000 le nombre de personnes « gravement touchées » par Eloïse, dont une moitié d’enfants. Les équipes de secours étaient encore sur le terrain lundi matin pour aider les populations. Environ 142 000 hectares de terres agricoles ont été détruits par le cyclone, selon l’Unicef, ainsi que 26 centres de santé et 76 salles de classe.

Le Mozambique avait déjà été balayé par les cyclones Idai et Kenneth en 2019, faisant 700 morts, plusieurs millions de sinistrés et d’énormes dégâts matériels.

La dépression se déplace, désormais, vers l’Afrique du Sud, provoquant de fortes précipitations au nord du pays, ainsi qu’au sud du Zimbabwe et à l’est du Botswana. En Afrique du Sud, plusieurs accès au célèbre parc Kruger ont été interdits. Des cours d’eau ont débordé, engendrant des inondations. Au Zimbabwe, les fortes pluies ont causé des inondations, des coulées de boue et la destruction d’infrastructures dans plusieurs provinces, selon le département des services météorologiques du gouvernement.

Le Monde avec AFP





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« Dans l’imaginaire politique arabe, la révolution est devenue un possible »

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Dix ans après la vague de soulèvements, le renouveau espéré n’a pas eu lieu. Du Maroc au Yémen, les peuples aspirent toujours à des changements radicaux. Notre correspondant au Proche-Orient, Benjamin Barthe, a répondu à vos questions.

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Le 22 février 2011, des manifestants antigouvernementaux lors d’une manifestation devant l’université de Sanaa (Yémen).

Bulle : Peut-on tirer un bilan global des « printemps arabes » (à l’échelle du Proche-Orient), ou bien faut-il tirer un bilan pays par pays ?

Les deux à la fois. Il y a une conclusion générale que l’on peut faire, c’est celle de la résistance plus forte que prévu des vieux régimes militaro-nationalistes issus de la vague d’indépendance des années 1940-1960. Une résistance qui a été sous-estimée par les révolutionnaires dans la période d’euphorie qui a suivi les premiers soulèvements, à l’hiver et au printemps 2011, lorsque l’espérance se propageait de pays en pays, comme une traînée de poudre.

Aujourd’hui, le tableau d’ensemble est évidemment sombre : une transition démocratique plus ou moins réussie (en Tunisie), deux régressions autoritaires (en Egypte et à Bahreïn) et trois guerres civiles (en Syrie, en Libye et au Yémen).

L’autre diagnostic que l’on peut poser, à l’échelle régionale, c’est que le processus révolutionnaire se poursuit. On l’a vu en 2018-2019, avec les soulèvements au Soudan, en Algérie, au Liban et en Irak. Autrement dit, on est dans le temps long, ces mouvements de transformation structurelle se jaugent sur plusieurs décennies.

Ensuite, pour revenir à votre question, oui, il faut passer par l’échelle nationale, pour comprendre les dynamiques locales. Et c’est ce que font les révolutionnaires. Il y a un processus d’accumulation d’expériences, d’enseignements, qui passe de pays en pays. Les Soudanais, par exemple, n’ont pas eu, à l’égard de leur armée, la même naïveté que les Egyptiens. Ils n’ont pas abandonné les rues après le départ d’Omar Al-Bachir, ils ont instauré un rapport de force avec les militaires. Est-ce que cela suffira pour éviter une confiscation de la révolution par les hauts gradés ? Cela reste à voir.

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Bernie75 : Quels sont les pays où la révolution a le mieux « réussi » ? Et pourquoi ?

De l’avis général, la Tunisie est le pays qui s’en est le mieux sorti. Je ne suis pas spécialiste de ce pays, mais, de ce que je lis, il y a, je crois, un faisceau de raisons : l’armée tunisienne, contrairement à ses homologues égyptienne ou syrienne, n’était pas sous la coupe du régime ; le mouvement islamiste Ennahda, déclinaison locale des Frères musulmans, avait atteint un niveau de maturité et de discernement politique qui a manqué à ses frères égyptiens ; la vigueur de la société civile, et notamment des syndicats, qui ont su s’interposer dans les moments de tension entre les forces rivales et faire obstacle à une restauration autocratique sur le modèle cairote ; enfin, l’absence d’enjeu géopolitique, qui fait que les puissances régionales et internationales sont restées à l’écart de cette révolution.

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Kamala : Les révolutions ont vu apparaître plusieurs jeunes figures de la contestation, sait-on ce qu’elles sont devenues, dix ans après ?

Notre supplément du 18 janvier raconte les fortunes diverses de plusieurs d’entre eux, comme Tawakkol Karman, figure des insurgés yéménites, qui vit aujourd’hui en exil en Turquie, ou Wael Ghonim, l’informaticien égyptien qui avait créé la page Facebook à l’origine du premier appel à manifester, le 25 janvier 2011, sur la place Tahrir, et qui vit semble-t-il aujourd’hui aux Etats-Unis et, à en juger par ses messages sur les réseaux sociaux, semble être en proie à un immense désarroi, voire à une dépression profonde.

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Zizou : Est-ce que, comme en Egypte, l’armée a pris le pouvoir dans d’autres pays qui ont connu une révolution ?

Je pense qu’en Egypte l’armée n’a jamais vraiment perdu le pouvoir. Le départ d’Hosni Moubarak a été hâtivement interprété comme la chute d’un régime. Mais, en fait, l’armée, qui depuis Nasser tire les ficelles en Egypte, a gardé la haute main sur la transition vers l’élection du président Mohamed Morsi, issu des Frères musulmans, en 2012. Elle a profité de ses maladresses et de ses erreurs pour orchestrer un coup d’Etat l’année suivante et ramener au premier plan l’un des siens, en la personne d’Abdel Fattah Al-Sissi, l’actuel président.

En Syrie, en Libye, à Bahreïn et au Yémen, les armées ont joué un rôle contre-révolutionnaire important. Et au Soudan, il faut être attentif à ce qu’il va se passer dans les prochains mois. L’attelage civil-militaire, inédit, qui gère la transition, est fragile.

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Jiji : Peut-on dire que les islamistes sont les grands gagnants des « printemps arabes » ?

Cela dépend de quels islamistes vous parlez. C’est une galaxie très large, qui va de l’Etat islamique à Ennahda, avec des divergences très fortes d’une organisation à l’autre. On ne peut pas les réduire à un seul label. Le leadeur d’Ennahda, Rached Ghannouchi, qui a contribué à faire adopter en Tunisie la Constitution la plus progressiste du monde arabe, notamment pour les femmes, a plus en commun avec un leader politique français qu’avec ceux de Daech, cette organisation djihadiste qui vient de décapiter deux femmes en Syrie pour avoir assumé des responsabilités politiques au sein de leur municipalité.

Pendant quelques mois, les Frères musulmans, le courant réformiste et mainstream de l’islamisme arabe, ont eu le vent en poupe, avec des victoires électorales en Egypte et en Tunisie, principalement. Mais il y a eu un retour de bâton, comme on l’a vu. Le courant de l’islamisme qui a tiré son épingle du jeu, ce sont les salafistes piétistes, qui prônent un islam beaucoup plus rétrograde que les Frères musulmans, mais qui sont choyés par les pouvoirs autoritaires en place, pour la seule raison qu’ils ne se mêlent pas de politique.

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Le 9 février 2020, des milliers d’étudiants ont manifesté de l’université de Bagdad jusqu’à la place Tahrir, épicentre de la contestation irakienne, ainsi que dans d’autres villes du sud du pays.

Sam : Ayant habité en Egypte quelques années et expérimenté la dictature, j’ai du mal à voir le moindre espoir vers l’amélioration de la situation. L’armée encadre strictement le pays et la critiquer est exclu. Avez-vous un point de vue plus optimiste sur le contexte égyptien ?

Non, avec ses 60 000 prisonniers politiques, dont le militant Ramy Shaath, époux d’une Française, ou avec l’histoire abominable de Giulio Regeni, cet étudiant italien torturé à mort en 2016 par la police, l’Egypte semble être entrée dans un tunnel de répression dont on ne voit pas la fin. Ce que l’on peut dire, c’est que l’esprit de la révolte, en Egypte comme ailleurs, n’est pas mort. Dans l’imaginaire politique arabe, longtemps pris en tenaille entre la dictature casquée et la dictature barbue, la révolution est devenue un possible. La Tunisie l’a montré. Une autre façon de faire de la politique est possible. Et cet acquis ne disparaîtra pas.

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JC : Comment se fait-il que les peuples, dans ces pays, n’arrivent pas à imposer à leur gouvernement plus de démocratie ?

J’ai ouvert plusieurs pistes dans ce débat. Je voudrais revenir sur un aspect, que j’ai peu abordé, qui est l’interventionnisme des grandes puissances. Du fait de sa localisation, au carrefour de l’Asie et de l’Europe, et de la richesse de ses sous-sols, la région est d’une certaine façon géographiquement prédestinée, pour son malheur, à faire l’objet d’ingérences étrangères. La Russie et l’Iran incarnent aujourd’hui cet impérialisme en Syrie, où ils portent à bout de bras Bachar Al-Assad, qui n’est plus que le roi de ruines. Mais, historiquement, la région a surtout souffert de l’interventionnisme occidental.

Cela passe par un soutien militaire et financier aux autocrates, en premier lieu ceux qui soutiennent Israël, qui est devenu une sorte de rente stratégique pour tous les despotes de la région. Mais cela passe aussi par des actions plus « disruptives ». On peut mentionner le renversement en 1953, par la CIA, de Mossadegh, le premier ministre iranien, qui rêvait d’instaurer une démocratie laïque dans son pays et qui s’est attiré les foudres de Londres et Washington parce qu’il voulait nationaliser l’industrie pétrolière.

Plus près de nous, la décision de l’Union européenne, en 2006, de ne pas reconnaître le résultat des élections législatives en Palestine, remportées par le Hamas, et de couper toute aide à l’Autorité palestinienne a constitué un autre déni de démocratie, aux conséquences catastrophiques. Il faut espérer, si un nouveau scrutin est organisé cette année dans les territoires occupés palestiniens, que Bruxelles saura revenir à temps sur cette politique désastreuse.

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Le Monde



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