Todd Phillips filme une version sociopoétique du personnage, incarné magistralement par Joaquin Phoenix.

Par Publié aujourd’hui à 07h00, mis à jour à 07h54

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Derrière le maquillage, Joaquin Phoenix dans « Joker », de Todd Phillips.
Derrière le maquillage, Joaquin Phoenix dans « Joker », de Todd Phillips. NIKO TAVERNISE © 2019 WARNER BROS. ENTERTAINMENT INC. ALL RIGHTS RESERVED. TM & © DC COMICS

L’AVIS DU « MONDE » – À NE PAS MANQUER

Dans la grouillante hiérarchie des ordures de la pop culture américaine, le Joker – personnage secondaire des aventures du comic book Batman – occupe une place non négligeable. Plusieurs incarnations cinématographiques du clown monstrueux – dont celles mémorables du psychédélique Jack Nicholson dans Batman (1989), de Tim Burton, et du ténébreux Heath Ledger dansThe Dark Knight : Le Chevalier noir (2008), de Christopher Nolan, – n’auront pas suffi à épuiser le mythe.

Faut-il s’en étonner ? Le Joker, machine à pulsions paroxystiques, figure cet antagoniste privilégié par lequel quelque chose qui ressemble à la vie inquiète ce monument d’ennui puritain qu’est Bruce Wayne/Batman. L’affaire est vieille comme le cinéma, ainsi que le rappelait Alfred Hitchcock à François Truffaut : « Plus le méchant est réussi, plus réussi sera le film. »

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C’est Joaquin Phoenix – acteur hors classe s’il en est – qui s’y colle aujourd’hui, pour un défi entièrement nouveau. Contrairement à ses prédécesseurs, le Joker de Todd Phillips n’est pas là pour jouer l’étincelant faire-valoir de Batman (de fait évincé du film), mais pour lui-même et en lui-même, comme personnage à part entière. C’est à son histoire personnelle que se consacre ce récit, dédié, ipso facto, à une généalogie du mal. Deux vertus font de Joker un grand film, aussi hétérodoxe dans l’univers du superhéroïsme que put l’être Watchmen, de Zack Snyder, en 2009.

La première, qui crève les yeux, est l’immense talent de Phoenix, qui fait ici une performance psychophysique digne de la grande tradition actorale américaine, jouant une monstruosité circassienne héritée du génial Lon Chaney. La peau sur les os, le dos voûté, le corps désarticulé, le feu dans les yeux, il campe un Joker tour à tour englué dans la nasse prolétaire, teinté de grâce quand il se prend à l’illusion du rêve américain, frénétique dès lors qu’il mesure l’étendue de sa naïveté.

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L’autre grande vertu tient au parti pris de Todd Phillips, réalisateur venu de la comédie (Very Bad Trip) et sachant à ce titre ce que l’humaine condition contient de noirceur, d’en référer plus volontiers à l’humanisme et au réalisme social qu’à la déréalisation propre au genre superhéroïque. Il marque également sa liberté par l’écriture d’un scénario original qui non seulement façonne un passé au Joker, mais lui confère comme une nouvelle identité. Une grâce hallucinée se dégage à certains instants d’exaltation pantomimique du personnage. Gageons que cette version sociopoétique du Joker s’inscrira puissamment dans les mémoires.

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