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Le Gambien Abubacarr Tambadou, « pionnier » de la justice internationale

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Abubacarr Tambadou, alors ministre gambien de la justice, devant la Cour internationale de justice, à La Haye, le 23 janvier 2020.

A l’écouter, Abubacarr Tambadou doit beaucoup à « la chance ». Fin septembre, l’ancien ministre gambien de la justice (2017-2020) figurait au palmarès des personnalités de l’année 2020 de Time Magazine, dans la catégorie « pionniers », aux côtés de femmes astronautes, d’un chercheur spécialisé sur le VIH et d’un militant hongkongais. Pionnier, Abubacarr Tambadou l’a été en portant plainte contre la Birmanie devant la Cour internationale de justice (CIJ), le 10 décembre 2019, pour génocide contre la minorité musulmane.

Ce jour-là, dans « la salle imposante » de cette cour de l’ONU, il lance aux 18 juges : « Je me tiens devant vous pour éveiller la conscience du monde et la voix de la communauté internationale. » A des milliers de kilomètres de là, dans un camp de réfugiés rohingya au Bangladesh, une foule en guenilles hurle : « Gambie ! Gambie ! » « J’avais la chair de poule en regardant la vidéo sur les réseaux sociaux, c’était vraiment touchant », se souvient-il. Depuis, l’association Stop Genocide pétitionne pour sa nomination au prix Nobel de la Paix.

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En juin, le Gambien a troqué son costume de ministre contre la robe de greffier du Mécanisme pour les tribunaux pénaux internationaux (MTPI), un organe onusien chargé de clore les derniers dossiers des juridictions spécialisées sur le Rwanda (TPIR) et l’ex-Yougoslavie. Il y avait déjà plaidé de 2003 à 2016 et, à l’époque, « rien ne m’avait préparé à ce que j’allais y trouver », affirme-t-il : « Pendant plus d’une décennie, j’ai entendu des survivants témoigner de l’impuissance face aux massacres, aux viols et aux tortures, aux enfants brûlés vifs. »

Depuis Arusha (Tanzanie), où siégeait le TPIR, « il rêvait déjà à la possibilité de conduire le dictateur Yahya Jammeh devant la justice », se rappelle l’avocat américain Reed Brody, infatigable chasseur d’autocrates. Pour ce militant de Human Rights Watch, Abubacarr Tambadou aura été « la pièce maîtresse de la transition » initiée fin 2016 en Gambie, « l’architecte de la nouvelle Constitution qui allait permettre d’abroger l’amnistie » ouvrant la voie au procès des agents de l’ancien régime. Mais le ministre de la justice aura démissionné trop tôt.

« Je ne rêvais que de football »

Né le 12 décembre 1972 à Banjul, l’enfant soninké a eu « la chance de connaître la Gambie ouverte, pacifique et démocratique d’avant le coup d’Etat militaire de 1994 » conduit par le lieutenant Yahya Jammeh, qui mettra en place « une dictature impitoyable, prête à torturer et tuer au nom du pouvoir ». Un événement particulier va construire sa conscience politique. « C’était le 10 avril 2000. Des lycéens protestaient pacifiquement contre l’absence de progrès dans l’enquête sur le meurtre et l’agression sexuelle d’un des leurs. On leur a tiré dessus à balles réelles, en plein jour. Quatorze sont morts. J’ai vu ça de mes propres yeux, en sortant du travail. Des centaines de filles et de garçons, dans leurs uniformes scolaires. En face, des membres des forces de sécurité pointaient des armes sur eux. Alors j’ai pensé : j’ai une bouche, j’ai une profession, je vais parler. » Avec des confrères, il crée la Coalition des avocats pour la défense des droits humains. « Après ça, je n’ai plus jamais eu peur. »

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Adolescent, c’est le ballon rond qui fait courir Abubacarr. Au point de jouer dans l’équipe nationale lors des matchs de sélection pour la Coupe d’Afrique des nations. « Je voulais en faire mon métier, mais j’avais bien trop peur de mon père. » Heureux ? « Chanceux plutôt, parce que mon père était un riche homme d’affaires. Je n’avais pas à me demander s’il y aurait un repas sur la table, je n’avais pas à lutter pour avoir des livres d’école. La seule chose qu’on me demandait, c’était de réussir mes examens – et c’était un défi parce que je ne rêvais que de football ! » Passé par des écoles privées en Angleterre, il veut alors étudier les relations internationales « en français », précise-t-il – une langue apprise avec sa mère, Sénégalaise. « Nous étions 19 enfants au total, c’était une famille musulmane typique, mon père avait trois femmes. »

Lui-même père de quatre enfants et mari de deux épouses, Abubacarr Tambadou se dit « chanceux », encore, d’avoir connu cet « immense moment », en 2016, quand la Gambie a renversé Yahya Jammeh dans les urnes. « Lorsqu’il a concédé sa défaite, il y avait eu tant de souffrances, tant de disparitions, tant de morts sans raison, tant de familles effondrées… alors oui, j’ai pleuré ! » En 2017, il devient ministre de la justice de la « nouvelle Gambie » d’Adama Barrow. Il trouve un ministère et des tribunaux sous-équipés. Mais en trois ans, le pays ratifie plusieurs traités (dont la Convention contre la torture), instaure un moratoire sur la peine de mort, crée la Commission nationale des droits humains, enclenche une réforme constitutionnelle, poursuit la Birmanie devant la plus haute cour de l’ONU et met en place une commission chargée de recouvrer les fonds spoliés par Yahya Jammeh (au moins 40 millions d’euros).

« Ni un politicien, ni un partisan »

Le ministre promet de confronter l’ex-autocrate à la justice et met sur pied la Commission vérité, réconciliation et réparations, devant laquelle victimes et bourreaux témoignent. Elle doit rendre ses conclusions en juin 2021. « Dans les circonstances, il était le meilleur. Ce n’est ni un politicien, ni un partisan, et ses actions n’étaient pas guidées par un agenda personnel, dit le militant des droits humains Madi Jobarteh. Mais il aurait pu faire beaucoup plus, en amorçant des réformes sur la sécurité, la justice pénale, les médias, les services de renseignement… » L’amnistie n’est pas abolie, la commission Jammeh n’a pas freiné la corruption. « Depuis qu’il est parti, on ne parle plus d’amener Jammeh devant les juges », regrette M. Jobarteh.

L’annonce de son départ, en juin, continue d’interroger. Lui affirme avoir simplement respecté la transition de trois ans promise par Adama Barrow lors de son élection. Est-ce aussi en raison d’un rapprochement possible entre Adama Barrow et Yahya Jammeh ? On n’obtiendra pas de réponse mais un sourire amusé, ponctué d’un « J’ai bien peur de ne pouvoir commenter cela ». Abubacarr Tambadou est bien plus loquace au sujet de Romario, le footballeur brésilien devenu député, ou du mouvement Black Lives Matter aux Etats-Unis. « Le regard sur le passé dépend de chaque société, de chaque pays, dit-il. C’est aux gouvernants de prendre les devants. Un chef politique doit diriger l’opinion publique, pas la suivre, surtout lorsqu’il s’agit de questions sensibles. »



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Ancien premier ministre du Soudan, Sadeq Al-Mahdi est mort

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L’ancien premier ministre du Soudan, Sadeq Al-Mahdi , le 1er mai 2019, à Omdourman.

Sera-t-il le dernier imam du mahdisme ? Sadeq Al-Mahdi, qui fut premier ministre du Soudan à deux reprises et chef politico-spirituel du mouvement mahdiste, est décédé jeudi 26 novembre aux Emirats arabes unis. Il était hospitalisé à Abou Dhabi depuis quelques jours après avoir contracté le coronavirus.

Cet homme de 84 ans, né en 1935, était le dernier dirigeant de la classe politique soudanaise à incarner la génération de l’indépendance du pays, acquise en 1956. Arrière-petit-fils de Mohammed Ahmed, le chef religieux et Mahdi (le Bien-Guidé) autoproclamé qui avait pris la tête d’une révolte fondatrice dans l’histoire du Soudan contemporain en chassant les occupants égyptiens et britanniques du pays en 1885, petit-fils d’Abdel Rahman Al-Mahdi, fondateur du parti Oumma, qui incarne l’héritage politique du mahdisme, Sadeq Al-Mahdi arborait la barbe rousse des pieux, à la manière du Prophète. Parallèlement à ses fonctions à la tête du parti Oumma, Sadeq Al-Mahdi exerçait la charge d’imam des Ansar (les partisans), la confrérie qui suit la voie du Mahdi, dont les membres se reconnaissent à leur jibba (tunique de coton) aux empiècements multicolores.

Des centaines de milliers d’Ansar se sont rassemblés jeudi dès l’aube, à peine connue la nouvelle de la mort de Sadeq Al-Mahdi, à Oumderman, là où se trouve le mausolée du Mahdi. Le gouvernement soudanais a décrété trois jours de deuil national, une mesure exceptionnelle qui révèle l’importance du personnage dans la vie religieuse, sociale et politique au Soudan.

Une éducation moderne

Mais, parallèlement à ses fonctions traditionnelles, Sadeq Al-Mahdi a reçu une éducation tout ce qu’il y a de plus moderne. Formé en droit à l’université d’Oxford, il rentre dans son pays un peu après la mort de son grand-père, Abdel Rahman, en 1959. En conflit avec son oncle Al-Hadi, qui avait pris la tête du parti, Sadeq, qui incarne une ligne plus moderniste et urbaine, opère une scission en 1965. L’année suivante, il devient premier ministre, à 31 ans seulement, mais est renversé dès 1967 par des manœuvres d’appareil au Parlement.

Après le coup d’Etat du général Nimeiry, qui met fin à la vie démocratique, en 1969, Sadeq Al-Mahdi est emprisonné, tandis que son oncle est tué dans des combats en 1970, ainsi que plusieurs milliers de ses partisans sur l’île d’Aba, berceau du mahdisme sur le Nil Blanc. Libéré en 1974, Sadeq Al-Mahdi part en exil dans la Libye du colonel Kadhafi. Il rentre au Soudan en 1977 à l’invitation de Jaafar Nimeiry, qui tente un rapprochement avec l’opposition. Mais l’orientation de plus en plus islamiste du régime, sous l’influence d’Hassan Al-Tourabi, chef des Frères musulmans locaux, le convainc d’entrer à nouveau en opposition. Il est une nouvelle fois incarcéré. Lorsque Nimeiry est renversé en 1985 par un soulèvement populaire, Sadeq Al-Mahdi sort grand gagnant de sa traversée du désert.

Vainqueur des élections libres de 1986 à la tête du parti Oumma, il est proclamé premier ministre. Mais son mandat est entaché de rapides désillusions. Il est incapable de mettre fin à la guerre civile qui a repris avec le Sud, animiste et chrétien. Au contraire, il arme, pour suppléer l’armée, des milices tribales qui y commettent des exactions terribles.

Revirements

De même, il n’abolit pas la charia, se contentant de mettre fin aux exécutions et aux châtiments corporels. Sadeq Al-Mahdi est constamment tiraillé entre ses ambitions modernistes et son statut de leader religieux traditionnel. Au nom de leurs liens passés, Mouammar Kadhafi se croit autorisé à s’ingérer au Darfour, dont il exige le rattachement à la Libye, déstabilisant durablement cette immense région déshéritée. Enfin, les inondations de 1988 ruinent le pays.

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C’est donc un gouvernement épuisé et fragile qui est renversé le 30 juin 1989 par le coup d’Etat du général Omar Al-Bachir, ourdi en sous-main par l’islamiste Tourabi, pourtant gendre de Sadeq Al-Mahdi. A nouveau emprisonné puis en exil, Sadeq Al-Mahdi milite dès lors pour un retour à la démocratie au Soudan. Il alterne les périodes d’opposition radicale, en se rapprochant des groupes armés, puis de tentatives de conciliation avec le pouvoir. Ces revirements érodent sa base politique et favorisent les scissions du parti Oumma, de plus en plus fracturé et contesté.

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Dans la deuxième moitié des années 2010, Sadeq Al-Mahdi accepte de participer à un dialogue national avec le régime, qui promet une transition, mais ne cède rien sur le fond. La révolution du printemps 2019 prend le vieux chef de l’Oumma par surprise et le rejette dans le camp de ceux qui ont, sinon collaboré, du moins été tentés de transiger avec Omar Al-Bachir, renversé par son armée le 11 avril. Depuis, il n’a cessé de plaider pour un compromis entre civils et militaires dans la gestion du pays, s’attirant de vives critiques des jeunes activistes à l’origine de la révolution de 2019 et du Parti communiste.

Pour l’heure, nul ne sait qui lui succédera comme imam des Ansar, ni comme chef du parti Oumma.

Sadeq Al-Mahdi en quelques dates

25 décembre 1935 Naissance à Oumderman (Soudan)

1966-1967 Premier mandat de premier ministre

1969 Arrestation, puis départ en exil en 1974, avant un retour au pays en 1977

1986 Vainqueur d’élections libres, il est proclamé premier ministre

1989 Renversé par un putsch d’Omar Al-Bachir, emprisonné, puis en exil

26 novembre 2020 Mort à Abou Dhabi (Emirats arabes unis)



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Etrilabs, le labo qui a boosté l’innovation numérique pendant la crise du coronavirus

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Ayéfèmi Oro, directeur des relations publiques d’Etrilabs, à Cotonou, en novembre 2020.

Alerte, fausses informations ! « Ail + miel : recette miracle pour guérir du Covid-19 ». « Le vaccin contient du poison et les Occidentaux veulent anéantir l’Afrique. » « Les Noirs seraient immunisés contre le coronavirus. » Ces rumeurs infondées ont tourné de téléphone en téléphone en Afrique de l’Ouest au début de la pandémie.

Au Bénin, Etrilabs, un laboratoire d’innovation numérique basé à Cotonou, la capitale économique du pays, en a compilé et démonté des dizaines sur un site Web 100 % Covid-19, créé en mars. Sur la plate-forme, une étiquette rouge signale et décrypte les infox. Un onglet de couleur verte rassemble, au contraire, les bons conseils, vérifiés, que les autorités ouest-africaines ont prodigués aux citoyens au pic de la crise.

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« Il y a eu une désinformation totale sur le Covid-19 en Afrique de l’Ouest. Beaucoup de fake news ont circulé. Nous nous sommes vite rendu compte qu’elles étaient plus importantes que la maladie en elle-même, qui nous a très peu touchés », souligne Ayéfèmi Oro, directeur des relations publiques d’Etrilabs.

Ce hub technologique mêlant incubation de start-up, formations au numérique et solutions Web pour organisations, a monté en à peine une semaine sa plate-forme Web dédiée à la pandémie. « On a arrêté toutes nos activités pour se mettre en mode hackathon et apporter une réponse au Covid-19 », ajoute M. Oro.

Suivre en temps réel la crise sanitaire

En plus de démêler le vrai du faux, leur site a aussi rassemblé les statistiques permettant de suivre en temps réel la propagation du virus dans huit pays francophones d’Afrique de l’Ouest. Sur la cartographie évolutive d’Etrilabs, un clic sur le Bénin et les données s’affichent : au 25 novembre, 2 916 cas ont été déclarés positifs au nouveau coronavirus et 43 personnes en sont décédées.

Au niveau des huit pays de la zone étudiée, le laboratoire dénombre 72 473 cas et 1 100 décès. Bénin, Burkina Faso, Guinée, Mali, Mauritanie, Niger, Togo et Sénégal : là-bas, le Covid-19 a officiellement fait autant de morts en neuf mois qu’il y en a eu en France en à peine trois jours.

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En revanche, les économies ouest-africaines ont été frappées de plein fouet. Au Bénin, les mesures de restriction prises par les autorités pour lutter contre la propagation du coronavirus ont contraint des milliers de travailleurs à cesser leurs activités. « Les restaurateurs, les coiffeurs ou encore les chauffeurs se sont retrouvés du jour au lendemain au chômage. Derrière, ce sont des familles entières qui ont été privées de toutes ressources financières », explique M. Oro.

Pour soulager une partie de ces familles désœuvrées, Etrilabs a mis ses outils numériques et sa communauté sur le pont pour organiser une collecte de fonds en ligne. Au total, 2,9 millions de francs CFA (4 420 euros) ont été distribués à plus de 65 familles béninoises impactées par la pandémie.

« Par les Africains, pour les Africains »

« C’est du local, mais c’est du concret », souligne Senam Beheton, directeur d’Etrilabs. En 2009, las de voir son travail de consultant en stratégie numérique auprès de gouvernements ouest-africains ne produire que peu d’effets, l’économiste monte Etrilabs pour agir concrètement sur le terrain. Il imagine alors un laboratoire d’innovation « créé par les Africains, pour les Africains », dont la mission sera d’apporter, via le digital, des réponses concrètes aux problèmes qui se posent sur le continent.

Onze ans plus tard, son laboratoire est présent dans dix pays africains. A Cotonou, le QG est une grande villa à étages de 1 200 moù les murs sont soigneusement tagués de citations appelant les entrepreneurs à innover. Partout, les téléphones sonnent et les touches des claviers d’ordinateurs résonnent. Dans les couloirs, les jeunes dirigeants des cinq start-up incubées se croisent et échangent expériences et compétences. Le lieu fourmille. Encore plus, depuis la pandémie.

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Attablée à l’une des tables de conférence, Hadjara Idriss, patronne d’une jeune pousse et âgée de 26 ans, regarde les statistiques de sa plate-forme monter en flèche. Lancée en 2018, Sewema propose aux jeunes Africains des cursus de formation en ligne aux métiers du numérique.

« On est passés de 800 apprenants en février à plus de 11 000 en septembre. Et ça continue ! Avant, les gens ne comprenaient pas l’intérêt d’avoir des formations en ligne, mais depuis la crise sanitaire, tout a changé. Les gens comprennent que le numérique c’est l’avenir », sourit la jeune femme. En juin, elle et ses huit collaborateurs en ont profité pour lancer un nouveau service de formations dématérialisées à destination des entreprises. Sewema Business leur permet de disposer de leur propre plate-forme de formation 100 % digitale et personnalisable.

« Toute cette innovation numérique made in Africa, il faut la célébrer », s’enthousiasme M. Beheton, visiblement heureux de voir le continent s’être pour une fois extrait de ses clichés négatifs lors de la pandémie. « Tout le monde pensait que cette crise allait être une catastrophe en Afrique. Finalement, peu de choses se sont passées et, au contraire, l’innovation africaine s’est développée autour de cette pandémie. C’est formidable et il faut le dire. Pour une fois, l’Afrique était là où on ne l’attendait pas », conclut-il.



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En Côte d’Ivoire, les jeunes « retournés » bouleversent l’équilibre des villages

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Sur la colline d’Attécoubé, à Abidjan, en février 2017.

Dans son livre Retour au village, qui sort ce jeudi 26 novembre aux éditions Karthala, l’ethnologue Léo Montaz se penche sur la situation des « retournés » ivoiriens, de jeunes urbains déçus de la ville qui reviennent s’installer au village. Dans les campagnes du pays bété, une région située au centre-ouest de la Côte d’Ivoire, l’arrivée de ces jeunes bouscule l’ordre établi et remet en cause les privilèges des aînés, propriétaire des terres, créant une nouvelle dynamique rurale.

Vous vous êtes intéressé à l’exode urbain en Côte d’Ivoire. Quand le phénomène a-t-il commencé ?

Ce mouvement de retour au village prend sa source dans les crises économiques des années 1970 liés aux chocs pétroliers. A l’époque, de nombreux Ivoiriens perdent leur emploi et commencent à quitter les villes. Le phénomène s’intensifie tout au long des années 1980 et 1990 avec la paupérisation d’une partie de la populationd’Abidjan, à tel point que, depuis 1984, le pays enregistre une décroissance migratoire urbaine.

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Cela ne veut pas dire que les villes ne grandissent pas, loin de là, mais les villages croissent plus vite encore. La crise [post-électorale qui a fait quelque 3 000 morts] de 2010-2011 semble avoir encore accentué la dynamique. Dans le pays bété que j’ai étudié, on estime qu’environ les trois quarts des autochtones dans les villages sont des gens qui ont fait un « retour à la terre ». C’est considérable.

Qui sont ces « retournés » ?

Les profils sont assez divers. Certains sont des étudiants qui ont interrompu leur cursus faute de perspectives professionnelles à Abidjan, où le marché de l’emploi est extrêmement concurrentiel. Mais la plupart de ceux qui reviennent sont des jeunes qui pratiquaient ce qui est communément appelé la « débrouille » : des petits boulots dans les transports, la vente d’unités téléphoniques… Des précaires qui ne parviennent pas à subvenir à leur besoin en ville.

Ces retours au village ne se font pas sans bouleverser les équilibres locaux. Comment se passe l’intégration des « retournés » ?

Les années 1990 coïncident avec une politisation très forte de ces jeunes. Constitués en association de jeunesse villageoise, ils demandent un meilleur accès à la terre. Mais le rapport de force ne leur est pas favorable dans un contexte marqué par une forte présence dans les plantations d’étrangers venus du nord et aux privilèges fonciers des aînés autochtones. Ces derniers reçoivent des dons ou des petites aides financières de la part des allogènes qu’ils autorisent à cultiver leurs terres. Une relation de dépendance qu’ils ne peuvent pas instaurer avec leurs enfants qui se considèrent comme leurs héritiers. Les jeunes se retrouvent donc pour la plupart exclus de l’accès au foncier.

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Les décisions sur le développement du village restent également la chasse gardée des aînés. Les jeunes souhaiteraient avoir leur mot à dire sur la création d’infrastructures, l’organisation des cérémonies ou l’émergence de nouveaux commerces. Par exemple, pendant longtemps les maquis étaient mal vus au village, mais les « retournés » ont fini par les imposer, et avec eux une certaine culture urbaine.

S’ils n’ont pas accès à la terre, que font ces jeunes qui se réinstallent à la campagne ?

La plupart se sont convertis en entrepreneurs de la ruralité. Ils ouvrent des commerces : salon de coiffure, atelier de mécanique, boutique de téléphonie. Des activités qui connaissent un large succès, car il n’y a pas vraiment de concurrence. Alors qu’à Abidjan, chacun se bat pour son petit bout de trottoir, au village, les jeunes sont seuls et réussissent.

Quel impact a leur émancipation financière et politique sur les rapports avec les autres villageois ?

Elle remet en cause une chose très importante en Côte d’Ivoire comme ailleurs en Afrique : le droit d’aînesse. En contestant les privilèges associés à la position des anciens, les jeunes transforment les villages. Ils pèsent dans l’économie, deviennent les moteurs du développement, ont les moyens de prendre en charge financièrement leurs enfants ou d’autres gens de leur génération.

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Notons que cette contestation de l’ordre établi et les tensions intergénérationnelles existent aussi en ville. On l’a vu récemment avec les critiques adressées aux vieilles figures de la politique nationale, qu’elles briguent un troisième mandat comme Alassane Ouattara ou se démènent pour rester chef à 86 ans, comme Henri Konan Bédié. Les jeunes reconnaissent de moins en moins leur légitimité à décider pour eux.

Les villes, notamment Abidjan, sont restées plutôt calmes ces derniers mois, alors que des violences explosaient ici et là à l’approche de l’élection présidentielle. Diriez-vous que les urbains sont moins politisés que les ruraux ?

Oui. Une des premières choses qu’a faite le président Ouattara en arrivant au pouvoir en 2011 a été de casser la « Sorbonne », cet immense parlement de rue niché dans le quartier central du Plateau où les jeunes se rassemblaient pour discuter de l’actualité. Tous ces endroits qui étaient des lieux de rassemblement et de débats ont quasiment disparu des grandes villes, mais pas des villages ! Dans le pays bété, les jeunes se retrouvent le soir pour parler politique, après avoir suivi l’actualité nationale sur leur téléphone durant la journée.

A vous lire, on a le sentiment que les villages ivoiriens sont presque plus dynamiques que les grands centres urbains. On est loin de l’image d’une ruralité ivoirienne moribonde…

Ce qui est certain, c’est que les « retournés » ont apporté une forme d’urbanité au village. Aujourd’hui, on y trouve des espaces zouglou [un genre musical populaire et urbain né en Côte d’Ivoire] qui n’existaient pas il y a dix ans, des maquis, mais aussi des activités de services. La dynamique est aussi politique et on l’a vu lors des dernières élections : les barrages, les marches, les affrontements ont surtout eu lieu en zone rurale et ont été initiés par des jeunes.



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