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L’armée algérienne solde l’héritage encombrant du général Ahmed Gaïd Salah

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Le chef d’état-major de l’armée Ahmed Gaïd Salah, à Alger, le 19 décembre 2019, quatre jours avant son décès.

Il n’y a pas eu de complot contre l’autorité de l’Etat et de l’armée en Algérie. C’est du moins ce qu’a conclu le tribunal militaire, samedi 2 janvier, en acquittant en appel l’ancien chef des services de renseignements algériens, le général Mohamed Mediène, dit « Toufik », son successeur Athmane Tartag, le frère de l’ancien président, Saïd Bouteflika, et la militante trotskiste Louisa Hanoune. Une décision rendue après une délibération de moins d’une heure.

La célérité avec laquelle les charges qui pesaient sur les prévenus ont été annulées a surpris autant que leur condamnation en septembre 2019. A l’époque, le tribunal militaire de Blida avait expédié l’affaire en un tournemain, condamnant les « comploteurs » présumés à quinze ans de prison. L’ancien ministre de la défense et ex-chef d’état-major de l’armée Khaled Nezzar, en fuite en Espagne et jugé par contumace pour les mêmes faits, avait écopé d’une peine similaire.

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Devant le tribunal, le général Tartag, qui avait refusé de quitter sa cellule pour assister aux deux précédentes audiences, a expliqué s’être présenté cette fois parce que « les conditions ne sont plus les mêmes ». L’annonce de son acquittement et de celui des autres accusés était en effet attendu, la situation politique ayant évolué depuis le décès, le 23 décembre 2019, du chef d’état-major de l’armée, le général Ahmed Gaïd Salah.

Ce dernier avait joué un rôle central dans l’arrestation des quatre prévenus et la mise en cause du général Nezzar. L’affaire remonte à 2019 : alors bousculé par la mobilisation populaire contre un cinquième mandat du président Abdelaziz Bouteflika, le pouvoir algérien cherche à sortir de la crise.

Un complot de la « Isaba » ?

Ahmed Gaïd Salah, jusque-là loyal soutien du chef de l’Etat, préconise la mise en œuvre de l’article 102 de la Constitution, prévoyant l’empêchement du président pour raison de santé. Pour garder la main, Saïd Bouteflika, le frère du président, tente de faire passer l’option d’une transition dirigée par l’ancien chef d’Etat, le général Liamine Zeroual. Une rencontre est organisée le 27 mars 2019, dans l’une des résidences de la présidence sur les hauteurs d’Alger.

Furieux et suspectant le cercle présidentiel de vouloir le limoger, le général Gaïd Salah dénonce un complot de la « Isaba », « la bande », mot par lequel les contestataires désignent alors l’ensemble des dirigeants. Il contraint Abdelaziz Bouteflika à démissionner et fait arrêter les comploteurs présumés. Leur arrivée au tribunal militaire est filmée et diffusée sur les chaînes de télé pour édifier la population.

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Mais en novembre 2020, la situation évolue : la Cour suprême approuve le pourvoi en cassation des prévenus et renvoie l’affaire devant un tribunal militaire recomposé. L’ancien ministre de la défense, le général Khaled Nezzar, est, lui, revenu au pays le 11 décembre. il a été innocenté aussi bien par le tribunal militaire que par le tribunal civil d’Alger, pour une autre affaire en rapport avec l’entreprise que détient son fils. Des photos du gradé ont fuité sur les réseaux sociaux, le montrant sur le tarmac d’un aéroport espagnol et s’apprêtant à monter dans un avion spécial du gouvernement en recevant les honneurs militaires.

Blanchis des accusations de complot contre l’Etat et l’armée, Khaled Nezzar et « Toufik » Mediène sont désormais libres. Ce n’est pas le cas de Saïd Bouteflika, poursuivi dans plusieurs affaires de corruption et transféré vers la prison civile d’El Harrach, à Alger. Le général Tartag reste, pour sa part, en détention à la prison militaire de Blida pour « violation de procédure » dans une autre affaire.

« Faire échec à tous les complots ennemis »

La décision en appel rendue le 2 janvier par le tribunal militaire libère néanmoins l’armée d’une affaire marquée du sceau de l’inimitié personnelle d’Ahmed Gaïd Salah à l’encontre des généraux « Toufik » et Nezzar. En acquittant ces deux personnages, longtemps très influents en son sein, l’armée met fin à un malaise et joue l’apaisement. Elle en appelle à l’unité face à ce qui est présenté comme des menaces extérieures pressantes.

La décision de Donald Trump de reconnaître la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental en contrepartie d’une reconnaissance d’Israël a été largement mise en avant par les médias. Dans son numéro de décembre, la revue des militaires El Djeïch appelait les Algériens à se « tenir prêts » à « renforcer le front intérieur » pour « faire échec à tous les complots ennemis ». Le premier ministre, Abdelaziz Djerad a même affirmé le 11 décembre que l’Algérie était « ciblée comme le confirment les indicateurs de réelles menaces à nos frontières, aux portes desquelles est arrivée l’entité sioniste ».

Beaucoup restent toutefois sceptiques sur une éventuelle évolution du régime : les militants du Hirak poursuivis par la justice n’ont pas, jusque-là, bénéficié de la même mansuétude que celle qui a profité récemment aux généraux. La condamnation à trois ans de prison ferme du jeune militant Walid Kechida pour des mèmes moquant le pouvoir en témoigne.



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A Tahrir, le pouvoir égyptien fait place nette

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Publié aujourd’hui à 18h30

Au Caire, sur la place Tahrir, cœur battant de l’histoire contemporaine égyptienne et principal site de la révolution de 2011, trônent désormais un obélisque et quatre sphinx. L’obélisque, trois fois millénaire, est encore dissimulé par un drap ; les sphinx, transférés du temple de Karnak, à Louxor, sont enserrés dans des coffres. Autour de l’immense place, des palmiers ont été plantés. La nuit, des jeux de lumière éclairent les façades ravalées. Les autorités affirment vouloir moderniser la grande place de la capitale. Le joyeux chaos d’autrefois, celui des marchands ambulants, des pique-niques en famille, n’est plus depuis des années.

Le nouvel obélisque de la place Tahrir attend son inauguration. Le 10 janvier, au Caire.

La rénovation a bien suscité quelques polémiques, sur la forme, entre des égyptologues inquiets pour la préservation d’antiquités au milieu de la pollution de cet immense rond-point et des serviteurs de l’Etat défendant l’incarnation de la grandeur de l’Egypte. Mais l’essentiel n’est pas là, sur cette place étroitement surveillée par des caméras, des policiers et des agents de sécurité privée. Maintes fois, c’est à Tahrir que l’identité nationale a été redéfinie. Aujourd’hui, l’image qui s’en dégage est celle de l’ordre. Rien ne dépasse ; rien ne doit dépasser.

La société de sécurité privée Falcon garde la place Tahrir. Le 10 janvier, au Caire.

Ceux qui participèrent à l’occupation de la place en 2011 – dix-huit jours suivis, des mois durant, de manifestations le vendredi – ont le sentiment d’en être une fois encore chassés, symboliquement. La quasi-totalité des graffitis en hommage aux « martyrs » de la révolution qui ornaient les murs de la rue Mohamed-Mahmoud adjacente, expression de l’esprit de rébellion laïc, ont été effacés. Ailleurs, dans le centre-ville, des lieux culturels ont été fermés. Un processus dans lequel s’inscrit la rénovation de la place Tahrir.

« Détruire la mémoire visuelle de la place »

« Tahrir est un symbole pour nous [les révolutionnaires], comme pour le système [le régime]. Celui qui contrôle Tahrir contrôle le pays », dit la réalisatrice Amal Ramsis. Avec ces travaux, « les autorités veulent détruire la mémoire visuelle de la place [comme lieu de la révolution] et la remodeler de sorte que les gens ne puissent plus s’y rassembler. » Les manifestations sont aujourd’hui soumises à de telles restrictions qu’elles sont en réalité interdites. La cinéaste témoigne qu’il est devenu aussi « difficile de filmer place Tahrir » qu’à la fin de la dictature d’Hosni Moubarak (1981-2011).

L’un des très rares graffitis qui restent de la révolution, sur les murs de l’Université américaine du Caire. Le 9 janvier.

Si les manifestants ont choisi ce lieu le 25 janvier 2011, c’est qu’il était déjà très symbolique. « Ce qui se passe à Tahrir devient toujours une préoccupation nationale, détaille l’architecte Ahmed Zaazaa. C’est le lieu de manifestations populaires, en soutien à l’Intifada palestinienne [en 2000] ou contre la guerre en Irak [en 2003], de révolutions, comme celle contre l’occupation coloniale britannique en 1919, et de célébrations. » Ou encore de deuils nationaux, lors de la mort de Gamal Abdel Nasser, en 1970, et de celle de la diva Oum Kalsoum, cinq ans plus tard. La place fut rebaptisée de son nom actuel, qui signifie « libération », après le renversement de la monarchie, en 1952, par les « Officiers libres ». Le président Nasser y a par la suite lancé divers travaux emblématiques.

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Près de 50 morts dans des affrontements tribaux au Darfour-Occidental

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La mission de paix conjointe de l’ONU et de l’Union africaine au Darfour a pris fin le 31 décembre.

Le bilan est très lourd. Des affrontements tribaux et des attaques de milices au Darfour-Occidental, vaste région de l’ouest du Soudan, ont fait au moins 48 morts depuis samedi 16 janvier, selon un nouveau bilan publié dimanche par l’agence officielle soudanaise SUNA, citant la branche locale du syndicat des médecins. Les violences, qui se poursuivent, ont également fait 97 blessés.

Samedi, des affrontements ont opposé la tribu Al-Massalit aux nomades arabes à Al-Jineina, capitale de la région. Des milices armées favorables aux nomades arabes ont ensuite attaqué la ville et plusieurs maisons ont été incendiées.

Le premier ministre, Abdallah Hamdok, a donné l’ordre d’envoyer une délégation de « haut rang » au Darfour-Occidental pour suivre l’évolution de la situation, avait précisé samedi l’agence officielle soudanaise.

Retrait de la mission de paix

Ces violences sont les plus meurtrières depuis la fin, le 31 décembre, de la mission de paix conjointe de l’ONU et de l’Union africaine au Darfour, un retrait qui avait fait craindre une escalade des violences dans cette vaste région. Le Darfour connaît une recrudescence d’affrontements tribaux, qui ont fait quinze morts et des dizaines de blessés fin décembre.

Le conflit débuté en 2003 entre forces loyales au régime de Khartoum et insurgés a fait quelque 300 000 morts et plus de 2,5 millions de déplacés, essentiellement durant les premières années, selon les Nations unies.

Pour lutter contre les insurgés, les autorités soudanaises avaient déployé les janjawids, une milice armée composée essentiellement de nomades arabes, accusés de « nettoyage ethnique » et de viols.

Le gouvernement soudanais de transition – mis en place après la chute de l’autocrate Omar Al-Bachir en avril 2019 causée par plusieurs mois de contestation populaire – a signé en octobre un accord de paix avec plusieurs groupes rebelles, y compris au Darfour.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi A Khartoum, Omar Al-Bachir jugé pour son coup d’Etat de 1989

Le Monde avec AFP



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Séverin Mouyengo ou le « salopard de la Sape »

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Séverin Mouyengo déambule dans les faubourgs de Brazzaville comme on défile. A 65 ans, il soigne toujours sa démarche, fière et parfois sautillante ; se faufile avec aisance entre les voitures, les motos et les badauds émerveillés ou rieurs. Une gestuelle de dandy agrémente sa composition vestimentaire m’as-tu-vu : costume griffé aux couleurs vives, chapeau en feutre vissé sur la tête, souliers brillants de préférence J.M. Weston, une canne à pommeau ou une pipe éteinte en guise d’accessoires. C’est sa manière à lui de se distinguer, de faire rêver, de provoquer aussi. Le « plaisir de paraître », telle est l’addiction de ce fonctionnaire à la retraite, figure de la Société des ambianceurs et des personnes élégantes (Sape).

Une « religion du tissu »

Cette coterie réunit des adorateurs d’étoffes raffinées qui s’habillent comme des aristocrates excentriques. « Un sapeur, c’est quelqu’un qui, avec peu de moyens, surprend celui qui le regarde », explique M. Mouyengo depuis sa modeste maison de Madibou, dans le 8e arrondissement de la capitale congolaise. Pour les membres de cette société aussi sélect que ritualisée, il est impératif de se montrer toujours « bien alluré », de soigner le « réglage » de sa tenue. Pas question de porter des « ntunga », ces vêtements confectionnés par des tailleurs de quartier. Il y a des fautes de goût à ne pas commettre. Non, mieux vaut se ruiner en piochant dans les collections de grands créateurs européens et japonais, et parfois même les porter avec les étiquettes affichant ostensiblement les prix en euros.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi Smalto, le tailleur de la « Françafrique »

Pour un sapeur, s’habiller est un art. Cette « religion du tissu » ressemble à une folie sage et rebelle à la fois qui projette dans un univers de flamboyants ultra-matérialistes. Sur les rives du fleuve Congo se réinventent sans cesse des codes d’une élégance par des obsédés du style qui rêvent plus que tout d’exister socialement et qui ont fini par créer un mouvement de contre-culture, de frime et de résistance. « Par la sape, j’ai récupéré tout ce que j’avais perdu. Par elle, je trouve tout ce que je ne pensais pas avoir (…) C’est à elle que je dois toute mon existence et ma considération sociale », écrit M.Mouyengo dans son livre, Ma vie dans la Sape.

La Sape comme mouvement de lutte

Cet ouvrage soigneusement édité par la librairie parisienne Petite Egypte exhume les mémoires d’un gamin rêveur né à Pointe-Noire et grandi dans les quartiers populaires de Brazzaville. « Le salopard de la Sape », son surnom, son « grade », comme il dit fièrement, raconte aussi un Congo tourmenté, saigné par la colonisation, puis pillé par les réseaux de la Françafrique et, jusqu’à ce jour, abusé par un clan au pouvoir qui s’accapare les richesses pétrolières et les rêves de sa jeunesse. Parfois réduite à tort à un folklore superficiel, la Sape incarne aussi, depuis sa genèse, une forme de contestation pacifique et esthétique.

Séverin Mouyengo, en juillet 1973, à Pointe Noire.

D’abord contre la brutalité et l’humiliation coloniale dont l’administration surveille dés 1920 les habits des « indigènes », ridiculise les tenues vestimentaires « à l’européenne » de chefs traditionnels. Tout en s’inquiétant de voir certains Congolais s’habiller très élégamment, précise l’historien de la mode Manuel Charpy. « Les sapeurs s’habillent à la fois avec et contre tout cet imaginaire raciste et colonial », constate le chercheur au CNRS qui a édité les mémoires de M. Mouyengo.

« Le Sapeur, tout comme l’écrivain de la négritude, a la conviction de s’attaquer, lui aussi, au colon ». Alain Mabanckou, écrivain.

Pour l’écrivain franco-congolais Alain Mabanckou, « la Sape est, dans une certaine mesure, l’antithèse de la beauté traditionelle africaine, celle du tissu local, de l’élégance des ancêtres ». Il poursuit sa réflexion dans la préface du beau-livre du photographe espagnol, Héctor Mediavilla, sobrement intitulé S.A.P.E (ed. Intervalles, 2013, 160 p.) : « le Sapeur, tout comme l’écrivain de la négritude, a cependant la conviction de s’attaquer, lui aussi, au colon : par les habits que celui-ci a fabriqués, ces habits qu’il ne sait pas porter et que lui, le Sapeur, sait mettre en valeur. L’élégance est de ce fait negre”. »

Une clientèle pointue

Si les indépendances des années 1960 augurent aussi une libération des corps et des tenues, la Sape subit dans la décennie suivante une nouvelle forme d’autoritarisme mêlant un marxisme tropical et une politique de décolonisation culturelle. Au Zaïre voisin, Mobutu Sese Seko va tout simplement interdire le port du costume assimilé au colon. Au début des années 1970, il impose l’abacost (contraction de « à bas le costume »). Ce veston le plus souvent dépourvu de col et à manches courtes est aussi porté par les apparatchiks de Brazzaville.

Le président du Zaïre, Mobutu Sese Seko, en abacost, et Mohamed Ali, en 1974.

Pas vraiment au goût de M. Mouyengo qui préfère « étudier » les styles de Claude François, Jacques Dutronc, Antoine et autres dans le magazine Salut les Copains. Marginalisée, méprisée et un temps proscrite, la Sape entre alors dans une sorte de semi-clandestinité. « Saper n’est pas un délit, pourtant nous ne bénéficions que d’un jugement défavorable du côté des responsables du pays, qui nous traitaient d’impérialistes, se souvient le « salopard de la Sape ». Nous n’étions pas des délinquants, mais plutôt des snobs. »

« Des responsables du pays nous traitaient d’impérialistes. Nous n’étions pas des délinquants, mais plutôt des snobs. » Séverin Mouyengo.

A Kinshasa, le chanteur Papa Wemba, le « roi de la rumba » également « prince de la Sape », chante les louanges de ces élégants, leur rend hommage et popularise le mouvement. A Paris et à Bruxelles, des membres de la diaspora, des étudiants boursiers et des « aventuriers », surnom donné à ceux qui tentent leur chance comme immigrés en Europe, lui donnent un nouveau souffle et l’internationalisent. Ils s’appellent Djo Balard, Bachelor…

Ils mettent à mal l’image de l’immigré, acheminent des vêtements au pays, répondent aux commandes exigeantes des sapeurs restés au bord du fleuve Congo. Des grandes maisons s’intéressent à ces dandys érudits en matière de mode et consommateurs frénétiques. Daniel Hechter, J.M. Weston et d’autres recrutent des sapeurs pour gérer cette clientèle si pointue.

Avec le créateur japonais Kansai Yamamoto

Au pays, la guerre civile éclate en 1993. Elle reprend ensuite en octobre 1997 durant cinq mois et enfin en décembre 1998. Cette dernière doit durer trois jours selon les soldats qui font évacuer les habitants de Brazzaville pour écraser les miliciens ennemis. Craignant les pillards, M. Mouyengo enfouit dans un trou creusé dans sa parcelle son trésor de sapeur : 203 costumes de grandes griffes, 30 de marques moins onéreuses, 302 chemises, 25 paires de souliers dont six de J.M. Weston, des bretelles, des lavallières « en nombre incalculable », des bijoux et des montres… Sauf que la guerre dure plus d’une année, tue des milliers de personnes dont cinq membres de sa famille. Les insectes et la pluie ont pulvérisé son butin. Il repart à zéro, reconstitue une garde robe avec l’argent qu’il n’a pas. Pas de quoi l’inquiéter. Il a le temps d’une vie pour cela.

Séverin Mouyengo, à Brazzaville, en mars 2019.

Tokyo, avril 2016. Séverin Muyengo parade aux côtés de son nouvel ami, le célèbre et exubérant créateur de mode Kansai Yamamoto. C’est son quatrième séjour dans la capitale japonaise où il a été invité par des artistes pour présenter la Sape. L’édition japonaise du magazine GQ saisit le moment et s’intéresse à ce duo délirant et fusionnel. « C’est au-delà des mots et en un clin d’oeil, je suis devenu si proche de lui », dit M. Yamamoto qui fait de M. Mouyengo son «  conseiller » très spécial. « Il me consultait pour l’agencement des couleurs et des tissus », se souvient le Congolais.

Kansai Yamamoto s’est éteint en juillet 2020 et Séverin Mouyengo ne bouge plus vraiment de Brazzaville qu’il arpente, toujours tiré à quatre épingles. La Sape n’y est plus combattue depuis longtemps mais valorisée par le gouvernement. Des ministres ont été initiés ; des grandes marques, telles que Guinness, sollicitent les sapeurs pour des publicités ; des artistes comme Maitre Gims s’en inspirent et chantent leur élégance. Le samedi soir, le sexagénaire défile toujours dans le quartier populaire de Bacongo. Il retrouve jeunes et vieux sapeurs au bar « De Guy » pour se montrer et contempler. Il continue d’écrire et de vivre son histoire de la Sape.

Ma vie dans la Sape, de Séverin Mouyengo, ed. Librairie Petite Egypte, 192 p., 17 €.



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