Les points ornant la partie ventrale de la raie manta permettent d’identifier chaque animal au sein d’un groupe.
Les points ornant la partie ventrale de la raie manta permettent d’identifier chaque animal au sein d’un groupe. Jerry Arriaga

« Zoologie ». Planant dans le grand bleu avec une élégance ineffable, la raie manta a longtemps été considérée comme un animal solitaire. Un nombre croissant d’observations suggérait qu’elle pourrait être un être sociable. Mais pour cet élasmobranche – une sous-classe de poissons cartilagineux comprenant les raies et les requins – la sociologie en restait au stade de l’anecdote.

Les raies, qui filtrent le plancton, se regroupent en effet sur les mêmes zones de nourrissage et se réunissent autour de grosses « patates » de corail servant de stations de nettoyage où des petits poissons labres les débarrassent de leurs parasites. On ignorait si ces regroupements étaient uniquement guidés par des contraintes alimentaires et hygiéniques, ou s’ils étaient aussi organisés par des affinités électives.

Rassemblements structurés

Une étude conduite par une équipe internationale pendant cinq ans sur près de 500 groupes de raies manta des récifs (Mobula alfredi) sur des sites de Papouasie apporte la réponse : ces poissons ne se retrouvent pas par hasard, et des liens de nature sociale structurent leurs rassemblements. Les auteurs de l’étude, publiée dans la revue Behavioral Biology and Sociobiology le 22 août, ont réalisé un patient travail d’identification de chaque individu, grâce aux taches ventrales dont la disposition est unique. Ils ont retracé l’évolution des « réseaux sociaux » pour déterminer si certains individus avaient plus tendance à se retrouver sur un même site, et quand.

L’analyse met en évidence deux communautés distinctes, l’une majoritairement constituée de femelles, l’autre mêlant femelles, juvéniles et mâles, ces derniers étant les moins susceptibles de se lier à d’autres congénères d’élection. « Nous comprenons encore très peu de choses sur la façon dont les raies manta vivent leur vie, mais ces interactions sociales semblent importantes dans la structure de leurs populations, souligne Robert Perryman, principal auteur de l’étude, chercheur à la Marine Megafauna Foundation et doctorant à l’université Macquarie (Sydney, Australie). Comprendre leurs relations sociales peut aider à prédire leurs déplacements, leurs stratégies de reproduction et leurs réponses face aux impacts humains. C’est essentiel pour la protection de l’espèce et l’écotourisme. »

Rassemblement de raies manta autour d’une « station de nettoyage » où des labres les débarrassent de leurs parasites.
Rassemblement de raies manta autour d’une « station de nettoyage » où des labres les débarrassent de leurs parasites. Andrea Marshall, Marine Magafauna Foundation

« Etudier les comportements sociaux des animaux marins est beaucoup plus difficile que pour la faune terrestre, note Johann Mourier, chercheur (CNRS) au Centre de recherches insulaires et observatoire de l’environnement de Perpignan. Mais on s’aperçoit que, au-delà des cétacés, d’autres espèces chez lesquelles on n’aurait pas soupçonné ces comportements présentent aussi des degrés de socialité. » Lui-même avait mis en évidence en 2012 des liens sociaux chez les requins à pointes noires, avec une méthode similaire à celle employée pour les raies manta.

« On parle de fission-fusion, des structures sociales différentes de celles observées chez les mammifères, où les groupes sont plus stables dans le temps », précise le chercheur français. Les liens chez les requins et les raies sont plus labiles, avec des « désagrégations et réagrégations », qui n’empêchent pas sur le long terme des associations préférentielles entre individus.

Gros cerveau

Même si elle se demande si des facteurs environnementaux, plus que sociaux, ne pourraient pas influencer la composition des regroupements des raies manta, la neurobiologiste Csilla Ari (University of South Florida, Tampa) n’est pas surprise par ces observations. Elle a montré que la raie mata possède le plus gros cerveau de tous les poissons étudiés et que des structures cérébrales vouées à la mémoire, à l’intelligence sociale et à la formation de hiérarchies y sont particulièrement développées : « On pouvait imaginer que les raies avaient probablement des interactions sociales complexes. » De rapides changements de coloration, mis en évidence par la chercheuse, pourraient aussi avoir un rôle de communication sociale, avance-t-elle.

En 2016, elle avait publié une étude suggérant que, face à son image réfléchie par un miroir, la raie manta faisait preuve d’un comportement évoquant une forme avancée de conscience de soi. Une hypothèse – récemment proposée aussi pour son comparse, le labre nettoyeur –, qui pour Johann Mourier « reste à confirmer ».

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