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en finir avec « l’apartheid capillaire »

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Dans le salon Boucles d’Ebène d’Aline Tacite, à Bagneux, en région parisienne, en octobre 2017.

Alors qu’il existe en France presque trois fois plus de salons de coiffure que de boulangeries, le cheveu afro a encore du mal à trouver une adresse pour se faire chouchouter. En 2018, pas moins de 85 192 établissements quadrillaient le territoire, selon le recensement de l’Union nationale des entreprises de coiffure (UNEC) et le secteur, deuxième de l’artisanat, pèse 6 milliards d’euros de chiffres d’affaires par an.

Or si l’on voulait pouvoir couvrir les besoins capillaires des personnes noires et métisses de France, estimées à au moins un cinquième de la population d’après le Conseil représentatif des associations noires (CRAN), il faudrait 17 000 enseignes capables de proposer des services pour cheveux bouclés-frisés-crépus (BFC). L’Ile-de-France, qui compte à elle seule 15 000 salons minimum, devrait donc pouvoir proposer une expertise « BFC » dans 3 000 d’entre eux. Mais on en est encore très loin.

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« En région parisienne, où les besoins sont les plus importants car la diversité y est plus forte qu’ailleurs, on n’en dénombre pas 150, même en comptant les boutiques des quartiers de Château-Rouge et Château-d’Eau, explique Aude Livoreil-Djampou, qui a créé le Studio Ana’e à Paris en 2015, un salon « multitexture » qui accueille toutes les diversités de cheveux, du plus raide au plus crépu. Et, à Paris, c’est bien pire : les enseignes qui privilégient la qualité se comptent sur les doigts des deux mains ! »

Alors qu’est-ce qui coince ? La formation. « Aujourd’hui encore, du CAP au brevet professionnel, on n’apprend toujours pas aux futurs professionnels à prendre en charge ces textures, ou alors de manière très marginale », tranche Alexis Rosso. Ce coiffeur studio haut en couleur d’origine guadeloupéenne, parmi les meilleurs artisans de France, a dû se former aux Etats-Unis et à Londres pour développer son expertise du cheveu afro alors qu’il coiffait depuis l’âge de 15 ans en salon. Son parcours, emblématique, l’a convaincu de devenir formateur certifié pour inverser la tendance et accompagner les futurs coiffeurs.

« Coiffure noire ghettoïsée »

Car non seulement le CAP ne forme pas les jeunes à cette problématique, mais le seul bagage qu’on leur enseigne encore, c’est le défrisage. De quoi faire dresser les cheveux sur la tête des militantes de la cause Nappy (contraction de natural et happy) qui œuvrent depuis vingt ans pour libérer le cheveu naturel, le sublimer, et en finir avec le diktat du cheveu lisse. D’autant que les produits défrisants, très agressifs, brûlent le cuir chevelu, abîment la fibre capillaire et peut aboutir en quelques années à de conséquentes pertes de cheveux.

« Pendant longtemps, on a considéré le cheveu afro comme indomptable, explique Diane Châtelier, créatrice en 2012 de Nappy Boucles, un site de vente en ligne de produits capillaires. Ce point de vue a enfin changé. Les femmes ont découvert qu’il n’est pas si compliqué d’avoir une routine de soins adaptés et que les possibilités de coiffage sont grandes. Et le confinement a accéléré encore cette libération. Mais la formation, elle, est encore loin d’être à la page. »

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« L’apprentissage des classiques de la coiffure est évidemment essentiel mais, à l’arrivée, conclut Alexis Rosso, on ne retrouve pas dans les salons la diversité de la société française et la coiffure noire est toujours ghettoïsée dans des lieux spécifiques, souvent de moindre qualité ou alors très chers. » Aude Livoreil-Djampou renchérit en dénonçant « un apartheid capillaire », qui va même au-delà de la question du cheveu crépu puisque le cheveu bouclé et frisé souffre aussi d’une culture dominante du lisse qui prévaut encore dans les apprentissages académiques. Mais « raide, bouclé, frisé ou crépu, c’est toujours du cheveu !, lance celle qui rêve de voir un jour toutes les beautés valorisées. Il n’y a rien de compliqué dans tout cela. Avec la bonne pratique, on arrive à tout. C’est aussi est une question d’égalité ! »

« Former… les formateurs »

Cette docteure en chimie qui a travaillé dix-sept ans chez L’Oréal ne se destinait pas au métier de la coiffure. Mais l’arrivée dans sa vie d’un compagnon d’origine camerounaise et de trois enfants métisses qu’aucun salon de quartier n’acceptait de coiffer a achevé de la convaincre de s’engager pour faire bouger les choses. Devenue coiffeuse et formatrice agréée, elle ouvre son studio dont le nom Ana’e signifie « tous » en tahitien, elle ne patiente pas bien longtemps avant de s’attaquer à la citadelle institutionnelle.

En 2017, elle propose son expertise à l’Education nationale et à la Fédération nationale de la coiffure responsable des programmes de formation des futurs professionnels du secteur. Durant plus d’un an, elle plonge les mains dans le bac pour élaborer une réforme du CAP et du brevet professionnel, tout en développement une offre de formation au sein de sa propre entreprise. Mais trois ans plus tard, malgré des échanges prometteurs, on n’a pas avancé d’un cheveu. « Ça a été un premier pas, mais cela prendra des années avant d’aboutir, car c’est tout le référentiel de la coiffure et toute la documentation pédagogique qu’il faut revoir », analyse-t-elle avec le recul.

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« Le boulot est énorme, précise de son côté Alexis Rosso, car il faut aussi former les formateurs ! » Une analyse confirmée par l’UNEC, qui promet que « des choses sont en cours d’élaboration » par la voix de son service de communication, mais n’a pas souhaité répondre aux questions du Monde.

Révolution du métier

Après la libération du cheveu crépu qui s’affiche désormais avec fierté, cette autre révolution, celle du métier, repose donc sur les initiatives individuelles. Dans les Centres de formation des apprentis (CFA), où certains professeurs sont convaincus par la nécessité de faire bouger les choses. A la demande des apprentis eux-mêmes, comme en témoigne Aurélie Lallemand, responsable de la filière au CFA de Saint-Maur-des-Fossés qui « en a fait son cheval de bataille ». Interviewée dans le magazine professionnel Biblond de septembre, elle n’hésite pas, comme d’autres, à « sortir du programme » avec des « sessions dédiées ».

Comme dans les quelques salons spécialisés aussi, qui n’attendent plus que le changement vienne d’en haut et proposent de véritables cursus d’apprentissage de qualité, à l’instar d’Aline Tacite. Cette pionnière a créé au début des années 2000 le premier concours de coiffure, Be Natural, des défilés et le salon événement Boucles d’ébène à Paris qui se tient tous les deux ans. En 2010, elle ouvre un studio du même nom à Bagneux : « Les coiffeurs sont de plus en plus sensibles à la question parce que de plus en plus de jeunes femmes aux cheveux crépus poussent la porte de leur salon et ils se trouvent démunis, témoigne la trentenaire. Le marché est désormais visible, car cette clientèle, éduquée, a aussi de plus en plus de moyens. »

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Selon plusieurs études marketing, les femmes noires et métisses dépenseraient entre quatre et huit fois plus que les femmes « caucasiennes » pour leur beauté, maquillage et coiffure compris. La demande des coiffeurs est telle qu’Aline Tacite prévoit bientôt d’ouvrir à Paris un deuxième lieu qui coiffe et qui forme.

Enfin dans les centres de formation privés. Pionnier en la matière, Francis Olilor a ouvert son « école de beauté multiethnique » au tout début des années 2000, suivi récemment par Body Academy Paris, « école d’esthétique afro-européenne » ou Real Campus, ouvert par L’Oréal en janvier 2020 avec un cursus augmenté pour tenir compte du cheveu « BFC ».

Et les jeunes coiffeurs aussi l’ont bien compris. Qu’ils soient issus de la diaspora africaine, des Dom-Tom ou pas du tout, ils sont particulièrement sensibilisés à l’enjeu d’ouvrir des salons pour tous, à des prix abordables et qui permettent à de futurs pro d’acquérir une véritable expertise sans attendre une validation académique. A l’instar de Morgane Brisson, jolie blonde qui a créé le Baraboucle juste avant le confinement. Son carnet de rendez-vous est quasiment complet jusqu’à la fin de l’année. Et sa créatrice a déjà programmé l’ouverture d’un autre studio à Lyon tout début 2021 puis à Aix et à Marseille.

« Internet nous a sauvées ! »

En attendant de pouvoir pousser les portes de n’importe quelle boutique de coiffure, les femmes noires ou métisses se sont tournées vers les applis Macoiffeuseafro et Nappyme pour se faire coiffer à la maison. Les deux jeunes entrepreneurs Rebecca Cathline et Ange Bouable, qui ont eu l’idée géniale de mettre en relation les clientes en mal de salon et les coiffeuses en mal de reconnaissance professionnelle, affichent une forte progression de leur chiffre d’affaires cinq ans après leur lancement en 2016.

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Un secteur de la coiffure à domicile qui s’est « considérablement développé » ces dernières années selon le site de l’UNEC, avec un nombre d’activités multiplié par quatre entre 2000 et 2018. « L’appli a tout simplement changé ma vie. Cela faisait des années que j’avais renoncé à aller chez le coiffeur, témoignage Aminata, la trentaine radieuse sous son élégant carré de tresses. Heureusement qu’on n’a pas attendu la réforme du CAP. Ce sont les réseaux sociaux et Internet qui nous ont sauvées ! »



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Au Sénégal, miser sur l’agroécologie pour un développement plus durable

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Pape Dione a pu acheter une nouvelle parcelle grâce à la vente de ses piments, abondants grâce aux pratiques agroécologiques comme la pépinière sur pilotis.

Diatta Diouf remonte son seau du puits. D’un geste précis, le père de famille arrose ses plants de piment, soucieux que chaque pied en reçoive suffisamment pour que le fruit grossisse. L’agriculteur aime cette juste mesure autant que l’harmonie qu’il a créée avec sa terre depuis qu’il n’utilise plus aucun engrais ou pesticide chimiques.

Son voisin, Pape Dione, 53 ans, a, lui aussi, complètement changé les modes de culture. Sous un arbre au milieu de son champ d’un demi-hectare, il a installé une pépinière sur pilotis pour faciliter la levée des semences de piment vert et réduire son taux de perte. En moins de deux ans, ses rendements ont suffisamment augmenté pour lui permettre d’acheter un nouveau terrain. Et pour poursuivre sur sa lancée, il a même posé les bases d’un poulailler, qui lui permettra bientôt de diversifier ses revenus.

Augmentation de 190 % des revenus

Déjà, le père de famille est fier de pouvoir payer les fournitures scolaires de ses enfants et les frais médicaux pour son épouse, malade, explique celui qui a même employé un ouvrier pour l’épauler dans son développement. Chez Diatta Diouf aussi, la pauvreté s’éloigne doucement et la famille mange plus sainement, plus copieusement car l’argent qui allait aux engrais et autres intrants est dépensé autrement, et les rendements des cultures permettent de nourrir sainement les quatorze enfants. Dans le village de Ngouloul, à 12 km de Fatick, ils sont nombreux à relever la tête et sortir des années où la période de soudure (avant les premières récoltes) laissait les assiettes vides. Avec la conversion de la commune à l’agroécologie, le revenu des 52 petites exploitations agricoles familiales a augmenté de 190 % entre 2017 et 2019. Bien sûr, cette révolution ne s’est pas faite en un jour, ni sans efforts. Il a fallu apprendre et écouter les conseils de l’organisation Agrisud Internationale qui les accompagne depuis trois ans. Cette ONG de terrain fait le pari d’une agriculture durable en phase avec les territoires, et aide les petites entreprises familiales à rompre le cercle de la pauvreté en travaillant autrement.

Méthodes locales

Quand, en longeant une rangée de piments, Pape Dione remarque des petites fleurs blanches au sol, il cherche immédiatement conseil auprès de Khassime Mbodj pour comprendre comment éradiquer les insectes qui attaquent les plants. Après avoir observé les dégâts, le conseiller technique d’Agrisud avance sa réponse. « Les feuilles de neem peuvent éliminer les prédateurs, explique-t-il. Seulement s’il en reste après ce traitement naturel, il faudra cette fois utiliser des produits chimiques ». Le neem, ou margousier, est un arbrisseau dont les graines produisent une molécule aux propriétés insecticides et aux vertus thérapeutiques, notamment contre le paludisme.

Pape Dione aime encore bénéficier de l’œil du technicien, même si l’agriculteur est devenu responsable de formation auprès de quinze producteurs de son village. Il leur enseigne désormais comment fabriquer des pesticides et des engrais naturels, substituts aux produits chimiques, avec des cocktails de cendre, de fumier brut, de paille et de neem, qu’il laisse macérer.

Grâce à son puits, Diatta Diouf arrose ses piments plantés dans des cuvettes de façon ciblée.

« La région est aride et les terres étaient usées par la culture intensive de l’arachide, nous avons donc voulu appuyer le développement de l’agroécologie, moins consommatrice d’eau que l’agriculture classique », explique Alexandra Naud, responsable du service international de la région Nouvelle-Aquitaine. Et même si Fatick est à quelques dizaines de milliers de kilomètres de la Nouvelle-Aquitaine, les pratiques qui y sont développées peuvent intéresser les agriculteurs du Bordelais en quête, eux aussi, de pratiques plus écologiques et moins gourmandes en eau.

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Ainsi, dans le cadre de sa politique de coopération décentralisée, la Nouvelle-Aquitaine a financé les deux tiers de l’accompagnement par Agrisud des six villages de six départements de Fatick et de Diourbel. Avec cette idée que les paysans développent leurs petits commerces.

Diversifier les sources de revenus

Dans le village de Mbamane, 43 femmes se sont associées en coopérative pour gérer un hectare et demi de terre. Une parcelle entourée par des anacardiers et acacias mellifères, qui protègent les cultures du vent et des animaux. « Au sein de cet hectare, l’espace a été divisé en 24 parcelles de 300 m2, toutes elles-mêmes protégées par des leucaena et des moringas, des petits arbres qui créent un microclimat », explique M. Mbodj, d’Agrisud. On y cultive tout ce qui est nécessaire pour nourrir les familles, et la production a progressé de 348 % entre 2017 et 2019, passant de 439 à 1 970 kg annuels de légumes variés. En plus de la diversification maraîchère, un séchoir moderne installé sur le bout du terrain va permettre de transformer les graines de mil en couscous. Et ce n’est qu’un début…

« Nous espérons bien développer ce volet transformation, afin d’améliorer encore la consommation de produits locaux et de diversifier nos sources de revenus », explique Marie Sène, la présidente de cette coopérative de femmes.

Les femmes de Mbamane, dans la région de Fatick, récoltent les piments.

Malgré toutes ces avancées, le problème de l’accès à l’eau reste récurrent. Non seulement peu d’eau de surface est accessible, mais elle a souvent un fort taux de salinité qui peut tuer les plantes. Alors, pour économiser l’eau non salée, les femmes de Mbamane utilisent un système de cuvette dans laquelle le plant est mis en terre, avec un apport localisé minimal en eau et paillent les plantations pour retenir l’humidité. Une technique qu’Agrisud développe ailleurs dans le monde car il faut « partager les bonnes pratiques », souligne Wagane Ndiaye, qui a cofondé le réseau des agroécologistes de la région de Fatick.

Et il compte le faire avec la jeunesse sénégalaise qu’il espère garder dans le pays comme force vive du développement du lieu. « Notre ambition est de lutter contre l’exil rural qui mène nos jeunes vers les grandes villes ou l’Europe », plaide-t-il, conscient du danger de ce mirage et du potentiel de la culture de la terre. Mais pour les garder, « il faut encore travailler de façon plus solidaire et en former un plus grand nombre à l’afroécologie », poursuit l’agriculteur militant, qui a construit dans sa ferme une pièce dédiée à la formation, équipée de bancs bleus et d’un tableau noir. Parce qu’à Fatick, depuis que la table est mieux garnie, on ose davantage regarder l’avenir en face.

Cet article fait partie d’un dossier réalisé en partenariat avec la région Nouvelle-Aquitaine.



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En Ouganda et Tanzanie, les projets de Total touchent des « dizaines de milliers de personnes »

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Les deux projets pétroliers du Total entraînent des violations des droits de plus de 100 000 personnes en Ouganda et en Tanzanie. Le groupe français n’a pas voulu faire de commentaire dans l’immédiat.

C’est un document qui accuse le groupe pétrolier Total. Les associations françaises Amis de la Terre France et Survie publient, mardi 20 octobre, un rapport intitulé Un cauchemar nommé Total. Sur une trentaine de pages, les organiations non gouvernementales (ONG) dénoncent le projet Tilenga de forage et de l’exploitation de plus de 400 puits, dont au moins 132 dans un parc naturel protégé en Ouganda, et le projet de construction de construire l’East Africa Crude Oil Pipeline (ou EACOP, pour « Oléoduc de pétrole brut de l’Afrique de l’Est »), le plus long oléoduc chauffé au monde, qui traversera l’Ouganda et la Tanzanie.

Ces deux projets pétroliers de Total entraînent des violations des droits de plus de 100 000 personnes en Ouganda et en Tanzanie, accusent les ONG, qui ont mené une enquête de terrain entre juin et septembre. Le groupe français n’a pas voulu faire de commentaire dans l’immédiat.

Audience en appel le 28 octobre

Les deux associations avaient porté l’affaire devant la justice en 2019, mais le tribunal judiciaire de Nanterre s’était déclaré en début d’année incompétent pour la juger. Ce rapport, qui est publié avant une audience en appel prévue le 28 octobre, précise que « la problématique d’accaparement des terres est au centre des violations subies par les communautés affectées ».

Dans le cadre de leur action en justice, aux côtés de quatre associations ougandaises, Les Amis de la Terre France et Survie tentent de faire appliquer la loi française sur le devoir de vigilance, obligeant légalement les maisons mères des multinationales établies en France à prévenir les violations des droits humains et les dommages environnementaux liés à leurs activités dans le monde entier.

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Evoquant des « déplacements massifs de population » liés aux deux projets, les associations reprochent notamment au groupe pétrolier d’imposer des restrictions aux communautés.

« Ce sont maintenant plusieurs dizaines de milliers de personnes qui sont impactées et qui ont commencé à perdre leurs moyens de subsistance ; l’une des principales violations (…) concerne les restrictions imposées aux communautés dans l’usage de leurs terres agricoles, dont elles dépendent pour survivre, et ce bien avant d’avoir reçu leurs compensations », relève le rapport.

« En 2019, nous avions alerté sur la nécessité de mesures urgentes pour que ces violations ne se répètent pas à grande échelle. Ce qu’on redoutait est malheureusement devenu réalité, touchant environ 100 000 personnes en Ouganda et en Tanzanie », estime Juliette Renaud, responsable de campagne aux Amis de la Terre France.

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Conséquences écologiques

Ces associations s’inquiètent aussi des conséquences écologiques de ces projets pétroliers, car plus de 50 % des espèces d’oiseaux et 39 % des espèces de mammifères vivant sur le continent africain sont représentées dans le bassin du lac Albert. « Le projet EACOP (…), un oléoduc géant de 1 445 km de long chauffé à 50 degrés, transportera le pétrole extrait aux abords du lac Albert en Ouganda jusqu’à la côte nord-est de la Tanzanie. » Ces deux projets impliquent des déplacements massifs de population.

« La dernière année a aussi été marquée par la multiplication des menaces, intimidations et persécutions des leadeurs communautaires, des organisations de la société civile et des journalistes qui se mobilisent et dénoncent publiquement les impacts négatifs du développement pétrolier en Ouganda », alertent en outre ces associations.

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Accusations récusées par Total

Dans un communiqué publié mardi soir, Total déclare que le projet Tilenga en Ouganda a été conçu « avec le souci primordial de minimiser et d’atténuer les impacts sur les communautés locales ». « Aucune personne n’a eu à quitter sa terre avant de recevoir une compensation appropriée pour les terres comme pour les cultures », soutient le groupe, qui précise discuter avec les autorités ougandaises d’un « système de paiement intérimaire pour prendre en compte le temps écoulé entre les évaluations et le versement effectif des indemnisations avant le transfert de possession des terrains concernés ».

Total « récuse à nouveau les accusations d’atteintes aux droits humains et réaffirme qu’il ne tolère ni ne contribue à aucune agression, menace physique ou juridique, contre ceux qui exercent leur droit à la liberté d’expression, à manifester et se réunir pacifiquement, y compris lorsqu’ils agissent en tant que défenseurs des droits humains ».

Le Monde avec AFP et Reuters



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Au Tchad, des banques de céréales transforment la vie des paysans

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La gestion des banques de céréales est, dans certains villages, un immense défi en raison de l’analphabétisme qui touche 75 % de la population tchadienne. Ici, en  janvier 2020 dans le village de Tchelmé.

Assis à l’ombre d’un bâtiment en pierre, une djellaba trop large sur les épaules, Zakaria Zachari se repose un peu, heureux de mesurer combien la vie de son village de Tchelmé a changé. Mais il sait aussi le temps qu’il a fallu pour que, sur sa terre sahélienne fragilisée par le dérèglement climatique et la désertification, le prix de la boule de mil qui nourrit midi et soir les familles ne dépende plus des usuriers de la ville.

Il y a quinze ans, quand les stocks étaient épuisés, à la saison des pluies, Zakaria Zachari prenait la route de Bitkine, à 7 kilomètres, avec sa femme. « On achetait le mil à un chef qui en stockait de grandes quantités, on le ramenait ici sur nos têtes, se souvient ce père de huit enfants. L’année suivante, il fallait le rembourser en lui donnant le double de l’emprunt. C’était beaucoup. » Ceux qui ne pouvaient payer étaient forcés de travailler dans le champ de leur créancier et d’abandonner leur récolte.

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Aujourd’hui, la famille de Zakaria Zachari mange à sa faim, ce qui n’est pas le cas d’un quart de la population du Tchad en insécurité alimentaire. Face à cette situation qui ne cesse de se dégrader au Sahel, les Nations unies espèrent mobiliser 2,4 milliards de dollars (quelque 2 milliards d’euros) lors de la table ronde ministérielle organisée ce mardi 20 octobre. Sur la zone, plus de 13 millions de personnes ont besoin d’aide d’urgence.

La clé du succès, à Tchelmé, c’est la création en 2005 d’une banque de céréales, l’une des premières de la province du Guéra. « Désormais, raconte l’agriculteur, je prends le mil ici sur place et je repars labourer. Et l’année d’après, je rembourse 10 coros – unité de mesure, équivalent à 25 kg – en plus des 40 empruntés », explique l’homme au visage émacié, membre du comité de gestion de la banque aux côtés de cinq autres paysans.

Manger sans se ruiner

Gérées par les villageois, les 357 banques de la province sont chapeautées par la Fédération des banques de céréales du Guéra. Un réseau qui permet à 260 000 personnes de manger sans se ruiner en remboursements à des taux raisonnables. Les banques en nature ont même réussi à composer avec certains chefs de village – qui jugeaient le paiement d’un intérêt contraire à la loi coranique – et peuvent reporter d’un an les remboursements en cas de mauvaise récolte. « Les intérêts servent à grossir les réserves pour permettre à plus de gens d’emprunter chaque année dans le village », souligne Youssouf Hamadène, paysan animateur des banques de céréales.

Membre de l’une des cinq associations locales auxquelles la fédération délègue progressivement la mission de superviser les banques, ce dernier est chargé depuis 2006 de faire le lien entre la fédération et quarante-cinq villages dispersés dans la brousse au sud de Mongo, le chef-lieu du Guéra, et de faire rentrer les graines dues. Une mission rémunérée entre 100 et 200 kg de céréales par an.

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Un travail compliqué par la corruption de quelques membres et l’analphabétisme, qui touche 75 % de la population tchadienne. Dans six villages de sa zone, personne n’est lettré. Alors, « il faut y aller assez régulièrement pour prendre note de toutes les entrées et sorties de grain », souligne l’animateur qui substitue les coups de fil aux visites lorsque, à la saison des pluies, certaines localités ne sont plus accessibles.

« Au début des années 2000, le FIDA [Fonds international de développement agricole] avait lancé un projet de banques de céréales, raconte Franco Martellozzo, le président de la fédération. A ce moment-là, je me suis dit que nos banques allaient disparaître, puisque eux disposaient de moyens et d’experts. En fait, après deux ans, c’est le projet du FIDA qui a commencé à battre de l’aile. Le directeur est venu me voir et m’a demandé si nous pouvions intervenir et s’occuper de leurs banques qui étaient en train de s’écrouler. »

« Des paysans engagés »

Prêtre jésuite italien installé depuis 1993 dans cette province dont la population est à 95 % musulmane, Franco Martellozzo a construit son réseau de banques autour d’animateurs bénévoles, rémunérés en mil par les banques. Pragmatique, l’homme a voulu installer une structure qui ne dépende de personne. « Ici, il faut des projets à très long terme pour voir une amélioration concrète. Cela veut dire que, pour salarier les animateurs, il faut le faire sur de longues années. Personne n’est prêt à financer ça », dit-il, conscient que les projets des ONG, durent rarement plus de trois ans.

Apprendre à manier la charrue est l’une des formations délivrées par la Fédération des banques de céréales. Ici, en janvier 2020 près du village de Tchelmé.

Youssouf Hamadène, animateur depuis 2006, confesse qu’il lui a fallu beaucoup de temps pour tisser une relation de confiance avec les différentes communautés dadjo, bidjo, migami, kenga, dangaléat… « Au départ, ils nous prenaient pour des agents de développement du Parsat [Projet d’amélioration de la résilience des systèmes agricoles au Tchad, financé par le FIDA et l’Etat tchadien] ou d’Oxfam ; ils étaient méfiants. Mais au fil du temps, ils se sont rendu compte que nous sommes des paysans engagés, justes là pour les aider », se souvient le père de sept enfants.

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La formule fonctionne même suffisamment bien pour que de grandes organisations fassent désormais appel à leurs services. Celles-là mêmes « qui dans certains villages concurrençaient le système des banques avec leurs distributions de mil gratuit », se souvient Wilfried Armel Mabondzo, anthropologue congolais, auteur d’une thèse sur les banques de céréales.

A plus de deux heures de piste de Tchelmé, au milieu des tiges de mil jaunies orphelines de leurs épis et des morceaux de terre nue, on aperçoit Oubi Bago, son forage d’eau potable, son grenier à céréales et son tentaculaire acacia. A l’ombre de ses feuilles, une cinquantaine de villageois assistent à une formation à la charrue à traction animale organisée par la fédération.

« Transpirer un peu pour avoir sa charrue »

« C’est destiné aux hommes, mais aussi et surtout aux femmes, car ce sont elles qui ont les journées les plus longues », lance l’animateur, en arabe, devant la petite assemblée. Sur trois jours, il enseignera des techniques agroécologiques et le maniement d’outils, qui ont déjà fait leurs preuves en permettant aux agriculteurs de labourer l’ensemble de leur champ et de doubler voire tripler ainsi leurs rendements.

Ici, contrairement aux formations organisées par le Programme alimentaire mondial (PAM) ou de l’ONG Oxfam, les villageois ne reçoivent pas de d’indemnités, ces fameux per diem versés en échange d’une simple présence. « Si vous voulez la formation, vous venez, ce n’est pas de l’argent qu’on va vous donner », explique Franco Martellozzo. Et pas de distribution de matériel gratuit, même si la fédération subventionne à hauteur de 50 % les charrues.

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« Notre philosophie, c’est de ne rien donner. Il faut que le paysan considère que c’est utile pour lui et transpire un peu pour avoir sa charrue, sinon il ne va pas même pas l’utiliser. Cela s’est déjà vu par le passé », justifie le prêtre italien. En deux ans, plus de 1 500 charrues ont été vendues.

Depuis 2017, le PAM, principal organisme de la région et prix Nobel de la paix cette année, rompu à l’urgence humanitaire, se tourne lui aussi vers ces stratégies de long terme dans le Guéra ; comme les bailleurs. Mais pour le président de la fédération, âgé de 82 ans, l’idéal serait « qu’il n’y ait plus d’intervention extérieure à terme, ni de structure étrangère car, à ce compte-là, ce n’est pas du vrai développement ».

D’autres pas ont été franchis dans les nombreux villages où les habitants ont pris conscience qu’il faut emprunter même après de bonnes récoltes, sans quoi le mil stocké pourrit. Lorsque la disette menacera à nouveau, des vivres seront ainsi disponibles. Un filet de sécurité face à l’imprévisibilité croissante des pluies dans le Sahel.

Dernière illustration en date : cette année, pour la première fois depuis longtemps, les premières gouttes sont tombées en mai, avant de se retirer un mois et demi durant ; puis de reprendre de plus belle mi-juillet, pour ne plus s’arrêter jusqu’à aujourd’hui.



Via LeMonde Afrique

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