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en Centrafrique, le regain de violences fait craindre des pénuries à Bangui

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Adoum Adam (en rouge), responsable du transport et de logistique d’une entreprise de grossistes, devant un de ses entrepôts presque vide, à Bangui.

Au PK5, le quartier commerçant de Bangui, où arrivent en temps normal l’essentiel des marchandises importées en Centrafrique, les vendeurs affichent des mines dépitées. Le commerce fonctionne au ralenti. Sur le marché Sambo, les étals sont encore un peu fournis, mais les clients y regardent à deux fois avant d’acheter. « Ce tas d’oignons, avant, il était à 500 francs CFA [0,76 euro]. Maintenant, il est à 2 000 francs CFA et c’est même monté plus haut encore ! », s’insurge Blandine, une cliente. Le bulbe est un peu le mètre étalon du marché. Et depuis quelques semaines, son prix s’envole. Une inflation due en grande partie à l’insécurité qui règne dans le pays.

Depuis le 15 décembre, la Centrafrique connaît un regain de violences. Une nouvelle coalition de groupes armés affronte les Forces armées centrafricaines (FACA) et leurs alliés de la Minusca, la mission des Nations unies, ainsi que des renforts venus de Russie et du Rwanda. Mercredi 13 janvier, les rebelles qui mènent une offensive contre le régime du président Faustin-Archange Touadéra, fraîchement réélu, ont lancé deux attaques à l’entrée de la capitale.

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Les groupes armés contrôlent toujours une bonne partie de l’ouest du pays, notamment le corridor Garoua-Boulaï-Bangui, un des axes principaux entre la Centrafrique et le Cameroun voisin. Environ 80 % des marchandises importées transitent par là, selon la Banque mondiale. Déjà, en mars 2019, le blocage du corridor par un groupe armé avait provoqué une inflation importante à Bangui. Or en Centrafrique, 71 % de la population vit sous le seuil de pauvreté.

« Nous arrivons au bout de nos réserves »

Au PK5, un taxi s’arrête devant les présentoirs disposés sous des parasols bariolés. Il est bourré de sacs d’oignons et d’ail venus de République démocratique du Congo (RDC). « Nous sommes solidaires de nos frères de Centrafrique », explique un commerçant congolais de Zongo, une petite ville située juste en face de Bangui, de l’autre côté de l’Oubangui. Il a fait acheminer par la route ses marchandises depuis Kinshasa et affirme qu’il ne vend pas ses sacs d’oignons plus cher qu’avant la crise. Ce n’est pas l’avis d’un commerçant, qui constate au contraire que le tarif du sac est « presque deux ou trois fois le prix normal ».

Si certaines denrées finissent par se retrouver sur les étals – à des prix certes astronomiques –, le gros des stocks, notamment d’intrants pour les cultures ou de féculents, commence, lui, à s’épuiser. « Le pays est bloqué, à sec. Nous sommes dans une situation critique », s’alarme Adoum Adam, responsable des transports et de la logistique d’une entreprise familiale de grossistes du PK5, qui montre l’état de ses entrepôts : « Normalement ce dépôt est plein, et là nous arrivons au bout de nos réserves. » Arachides, céréales, semoule, haricots, mais aussi pains de céréales pour l’alimentation animale… Il y a encore des sacs, mais plus pour longtemps. « Nous voulons la paix », insiste Adoum Adam, qui demande aux autorités de trouver une solution pour laisser passer les convois.

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Officiellement « en guerre », selon les mots de Faustin-Archange Touadéra, le gouvernement prend le problème très au sérieux. Outre la pénurie qui menace, les taxations sur ce corridor constituent une très large majorité des ressources fiscales du pays. Le manque à gagner pour l’Etat est donc énorme. Lundi 11 janvier, le premier ministre Firmin Ngrebada a annoncé sur son compte Facebook avoir présidé une réunion d’urgence sur ce thème, au cours de laquelle une cellule de crise a été mise en place. « En accord avec la Minusca, est-il précisé, le trafic reprendra dès mardi 12 janvier avec des escortes qui vont assurer la protection de chaque convoi avec un soutien aérien. » Une évaluation doit être effectuée trois jours après le départ du premier convoi.

Les chauffeurs de camions sont à bout

Contactée, la Minusca confirme avoir « pris l’engagement d’aider les autorités centrafricaines dans l’escorte des convois ». Elle précise cependant qu’elle mettra « à disposition des moyens humains pour cette tâche, tout en tenant compte des engagements de la mission sur d’autres fronts en appui aux FACA contre les troupes coalisées. »

Une centaine de camions devaient partir sous escorte de Bangui, mardi matin, pour rejoindre la frontière camerounaise et revenir avec une partie des 800 camions qui attendent de l’autre côté, à Garoua-Boulaï. Selon le président de l’Union syndicale des conducteurs de Centrafrique, Wilfried Dimanche Nguissimale, la mort d’un transporteur lors d’une manœuvre accidentelle dans la matinée a reporté le départ du convoi. Il n’était toujours pas parti mercredi matin.

Au Bureau d’affrètement routier centrafricain (BARC), à Bangui, la situation est de plus en plus préoccupante. Dans la cour, plusieurs dizaines de camions sont stationnés avec leur chargement sur le parking. Plus de 360 véhicules attendent de repartir vers le Cameroun depuis trois semaines, le plus souvent avec un équipage de deux personnes chacun. Ils sont à bout, insiste Wilfried Dimanche Nguissimale. D’habitude, les conducteurs restent seulement quelques jours. « En étant sur place, ils ont dépensé le peu qu’ils ont. Et ils ne sont pas payés. Certains, les Camerounais notamment, ont laissé leur famille depuis des semaines. » Au BARC, ils reçoivent une ration quotidienne de nourriture. Beaucoup dorment à même le sol ou dans leurs camions.



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l’Allemagne va utiliser le traitement vanté par Trump

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La pandémie a fait plus de 2,12 millions de morts dans le monde depuis la fin décembre 2019, selon un bilan établi par l’Agence France-Presse (AFP). Les Etats-Unis sont de loin le pays comptant officiellement le plus de morts (417 441), suivis par le Brésil (216 445), l’Inde (153 339), le Mexique (149 084) et le Royaume-Uni (97 329).

Quant à la vaccination, elle progresse de manière inégale. Au moins 61,7 millions de doses de vaccins ont été administrées dans le monde. Si 64 pays ou territoires ont entamé leur campagne de vaccination, treize d’entre eux concentrent plus de 90 % des doses injectées.

  • L’Allemagne va utiliser le traitement vanté par Trump

L’Allemagne va devenir le premier pays de l’Union européenne à utiliser le traitement expérimental à base d’anticorps de synthèse administré à Donald Trump. « Le gouvernement a acheté 200 000 doses pour 400 millions d’euros », a déclaré le ministre de la santé, Jens Spahn, ce qui représente 2 000 euros par dose, que les malades recevront gratuitement.

Deux déclinaisons de ce traitement à base d’anticorps « monoclonaux » seront utilisées dans des hôpitaux universitaires la semaine prochaine. Elles ont été approuvées en novembre aux Etats-Unis mais n’ont pas encore reçu le feu vert des autorités européennes de régulation.

  • La Suède interdit l’entrée depuis la Norvège

La Suède a interdit dimanche, pour trois semaines, l’entrée sur son territoire depuis la Norvège, après l’apparition d’un foyer de variant anglais du coronavirus près d’Oslo. La mesure entre en vigueur à partir de lundi 25 janvier minuit et jusqu’au 14 février, date à laquelle ont également été prolongées les interdictions d’entrée depuis le Royaume-Uni et le Danemark, annoncées le mois dernier.

« Comme les boutiques et les magasins d’alcool norvégiens sont fermés, il y a un risque que les Norvégiens viennent en Suède et contribuent à des contagions et à la constitution de regroupements », a affirmé le ministre suédois de l’intérieur, Mikael Damberg, lors d’une conférence de presse. Des exceptions, notamment pour les personnes habitant et travaillant en Suède, sont toutefois prévues.

  • Des milliers de manifestants contre les restrictions à Madrid et à Copenhague

Des manifestants contre les mesures restrictives liées au Covid-19, à Copenhague, le 23 janvier.

En Espagne, des milliers de personnes ont manifesté, samedi 23 janvier, dans le centre de Madrid contre les mesures restrictives du gouvernement pour contenir l’épidémie et ont dénoncé la « tromperie » d’un virus qui, selon certains manifestants, « n’existe pas ». Aux cris de « Liberté ! » et dans une ambiance hostile à la presse, des milliers de personnes ont défilé de la gare d’Atocha à la Plaza Colon.

De nombreux manifestants ne portaient pas de masques, malgré l’obligation légale de le porter en permanence sur la voie publique et au milieu de la troisième vague, qui a fait plus de 400 morts par jour cette semaine. Pour tenter d’enrayer la pandémie, le gouvernement a décrété un couvre-feu nocturne et la restriction de la mobilité entre les régions. Dans celle de Madrid, les hôtels doivent, désormais, fermer à 21 heures.

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Une mobilisation semblable s’est déroulée également à Copenhague au Danemark, samedi en fin de soirée, où un groupe radical a organisé une manifestation antirestrictions, durant laquelle un mannequin à l’effigie de la première ministre, Mette Frederiksen, a été brûlé. Sept personnes ont été arrêtées parmi les quelques centaines rassemblées.

Baptisé « Men in Black Danemark », ce groupe actif sur Facebook organise des manifestations depuis plus d’un mois contre la « coercition » et la « dictature » du semi-confinement anti-Covid en place au Danemark. Malgré une tonalité radicale de manifestants vêtus de noir, l’essentiel du défilé s’est déroulé dans le calme, avec un important encadrement de police. Mais des tensions sont apparues lors de la dispersion de la manifestation, avec notamment des jets de bouteilles sur les forces de l’ordre.

  • L’Egypte entame sa campagne de vaccination

L’Egypte a entamé dimanche sa compagne de vaccination avec le produit du groupe pharmaceutique chinois Sinopharm, a annoncé samedi le président égyptien Abdel Fattah Al-Sissi. Le pays, le plus peuplé du monde arabe avec quelque 100 millions d’habitants, a reçu ses premiers lots de vaccins en décembre. Le laboratoire chinois affirme que son vaccin est efficace à 79 %.

La ministre égyptienne de la santé, Hala Zayed, avait, par ailleurs, précisé début janvier que son pays recevrait également des doses du vaccin du fabricant britannique AstraZeneca. L’Egypte a enregistré plus de 160 000 cas du Covid-19, dont 8 850 morts. Des responsables du secteur de la santé estiment, cependant, que du fait du faible nombre de tests, le nombre réel des contaminations pourrait être au moins dix fois supérieur.

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  • Brésil : l’Amazonas impose un confinement de sept jours

L’Etat d’Amazonas au Brésil, confronté à une nouvelle vague épidémique, a décidé samedi d’imposer un confinement et d’interdire la vente des biens non essentiels pour tenter d’endiguer une forte hausse des contaminations et des décès. Ces nouvelles mesures de restriction, qui font suite à dix jours de couvre-feu nocturne, seront en vigueur « pour sept jours à partir du 25 janvier », ont précisé les autorités locales dans un communiqué.

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Une seule personne par foyer sera autorisée à se rendre dans les établissements ouverts au public, et seules les livraisons de produits essentiels seront autorisées. L’Etat d’Amazonas, qui compte 4,2 millions d’habitants, souffre d’un manque d’unités de soins intensifs et d’oxygène.

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Le Monde avec AFP



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Dans le centre du Mali, des villages rasés par les violences et la famine

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Par Matteo Maillard (Bamako, correspondance)

Reportage photo : Andy Spyra

Mamoudou Diagayaté se souvient. C’était un matin de septembre, il y a un an. Après la prière de l’aube, comme tous les hommes de son village de Bollé, dans le centre du Mali, il s’apprêtait à partir au champ lorsque les balles ont sifflé. Il a couru entre les maisons de terre crue. « Les gens tombaient devant moi, mais je ne m’arrêtais pas. Je voulais sauver ma famille », raconte-t-il. Déjà les torches embrasent les toits de chaume. Il parvient à fuir avec sa mère, sa femme et ses enfants. Derrière lui, son père et ses oncles meurent sous les tirs, certains égorgés. Quatre membres de sa famille sont tués ce jour-là.

L’attaque était préparée. Les assaillants sont arrivés par trois côtés. « Ils ont attendu que nous priions Dieu pour s’approcher et nous abattre, explique Mamoudou. Ils ont tout brûlé pour qu’on ne trouve plus rien, pour effacer jusqu’à notre existence… » Le drame de Bollé, qui a fait une dizaine de morts à l’été 2019, n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. Il n’est pas non plus le plus meurtrier : 157 morts à Ogossagou en mars 2019, 37 à Binedama en juin 2020 et plus de 40 près de Bankass en juillet. Depuis 2016, dans le centre du Mali, les tensions entre les communautés peule et dogon ont débordé en violences de plus en plus brutales, n’épargnant ni les femmes ni les enfants.

Cette guerre fratricide se déroule loin des phares de l’opération française « Barkhane », qui traque les djihadistes dans le nord et l’est du pays. C’est pourtant dans cette zone au sud-est de la région de Mopti, dans la partie exondée du fleuve Niger, où vivent 1,6 million de personnes, que se concentre la majorité des violences subies par les civils. Sur ces 54 000 km2 qui représentent moins de 5 % du territoire national sont enregistrées 60 % des morts du conflit malien.

Chute de l’activité agricole

L’année 2019 a été la plus meurtrière de toutes. « Des tueries de masse, vols et destruction de biens. D’abord localisées et sporadiques, [ces violences] prennent une dimension communautaire de plus en plus marquée », s’inquiète International Crisis Group (ICG) dans un rapport publié en novembre 2020. « C’est un véritable nettoyage ethnique en cours », appuie Modibo Galy Cissé, anthropologue spécialiste de la zone et doctorant à l’université de Leiden, aux Pays-Bas.

Au premier semestre 2020, les affrontements ont atteint leur paroxysme. Dix attaques recensées chaque semaine, 877 personnes tuées, soit deux fois plus de morts qu’au semestre précédent. Quelque 100 000 personnes ont été forcées à l’exode, abandonnant villages et champs pour se réfugier dans des camps en bordure des villes. Cela fait quatre saisons que les récoltes du centre diminuent. La chute de l’activité agricole menace désormais d’insécurité alimentaire des centaines de milliers de Maliens.

« Il y a dix ans, les plus grands dangers qui pesaient sur les cultures sahéliennes étaient les sécheresses, les inondations et les sauterelles, rappelle Yves Caméli, ingénieur de recherche en nutrition à l’Institut de recherche pour le développement (IRD) de Bamako. Depuis 2018, c’est le conflit au centre qui est le danger principal. Il pèse de tout son poids sur un environnement déjà très fragilisé par le réchauffement climatique et la désertification. »

La vallée du Niger, dite « Mali vert », est l’une des plus vastes régions agricoles du pays.

La crise a entraîné une diminution drastique des surfaces cultivées. Chacun de ces points représente un village dont l’étendue des champs a reculé entre 2016 et 2019.

Cette effusion de violence pose aussi d’importantes difficultés à l’acheminement de l’aide humanitaire. Les ONG doivent ruser en permanence pour contourner les routes minées, négocier aux check-points des milices, éviter les tentatives de prise d’otage par les djihadistes et les guets-apens tendus par des bandits friands de ces cargaisons d’huile et de céréales. Afin d’atteindre plus facilement les bénéficiaires isolés dans des villages encerclés, le Programme alimentaire mondial (PAM) a généralisé les accords avec des commerçants locaux. Ils distribuent des marchandises de première nécessité contre des bons fournis aux populations. Mais certains villages, comme celui de Faranbougou, pris en siège par les djihadistes début octobre, n’ont pas pu recevoir d’aide depuis des semaines voire des mois.

« Cercle infernal »

Si la crise alimentaire est pour l’instant maîtrisable, Patrick Vercammen, expert des urgences au PAM, craint la période de soudure, lorsque les greniers seront épuisés. « La situation est prévue pour durer, avance-t-il. Le conflit s’étend et s’aggrave. On aimerait bien voir des changements positifs, mais pour l’instant nous sommes dans un cercle infernal. Le nombre de personnes en situation d’insécurité alimentaire augmente chaque mois. »

Le centre du Mali subit chaque jour un peu plus les violences et l’insécurité alimentaire.

Comme ici dans la ville de Mopti, située au confluent du fleuve Niger et du Bani, de nombreux bateaux restent à quai à cause de l’insécurité.

Dans le centre-ville de Mopti, les marchandises, les hommes et le bétail continuent de circuler. Mais à 20 km de là, les conflits entre l’armée et les groupes djihadistes font rage.

En dehors des centres-villes, l’armée ne contrôle plus le territoire malien. Même sur les routes nationales, comme ici sur la RN6, elle est obligée de se déplacer en convoi.

Dans la région de Mopti, le village peul d’Ogossagou a été le théâtre de massacres interethniques d’une ampleur inédite.

Le 14 février 2020, au moins 35 civils ont été tués lors d’une attaque perpétrée par des miliciens dogon, devant des femmes et des enfants.

En 2019, une attaque de miliciens dogon avait déjà fait quelque 160 victimes.

Le 23 février 2020, le premier ministre de l’époque, Boubou Cissé, s’est rendu dans le village pour prier et rendre hommage aux victimes.

Depuis 2011, les violences djihadistes et les conflits interethniques mais aussi la corruption et le changement climatique ont aggravé l’insécurité alimentaire.

Selon le dernier rapport du Cadre Harmonisé de novembre 2020, plus de 440 000 personnes sont actuellement en situation d’insécurité alimentaire, dont 7 168 en phase d’urgence et 439 208 en phase de crise. En période de soudure agricole, de juin à août 2021, l’analyse projette que le nombre de personnes en insécurité alimentaire fera plus que doubler, pour s’élever à 955 000 personnes.

Vue du ciel, la menace étend son ombre verte sur tous les champs du centre du Mali. Afin de mieux comprendre les liens entre les violences intercommunautaires et la faim, le PAM utilise désormais une technologie novatrice : l’imagerie satellitaire de haute précision. Depuis la mise en orbite en 2015 de Sentinel-2, le satellite de l’Agence spatiale européenne, de nombreuses organisations ont pu accéder à des images de la Terre en haute résolution et dans treize bandes spectrales, dont l’infrarouge. Le satellite, en orbite à 786 km de la Terre, permet d’atteindre une précision de dix mètres par pixel, contre trente par le passé.

« Cette petite révolution nous a permis d’observer de l’espace des zones inaccessibles sur le terrain à cause des risques sécuritaires, explique Laure Boudinaud, analyste géospatiale pour le PAM. La résolution est suffisante pour détecter des changements au niveau du sol, notamment l’abandon de champs agricoles ou la repousse de végétation dans les allées d’un village. » Par ailleurs, la fréquence élevée de mise à jour de ces images (tous les six jours) a permis de suivre la progression de la saison agricole et de détecter l’ampleur du désastre.

« En traitant les clichés depuis 2016, j’ai développé un script afin d’analyser cette évolution », poursuit Laure Boudinaud. Ce script se base sur un indice employé dans la télédétection, le NDVI (Normalized Difference Vegetation Index – indice de végétation par différence normalisée). Il calcule, à partir des bandes rouges et infrarouge de l’image, la teneur en chlorophylle des plantes, permettant d’établir la densité de la végétation au sol. Sur les cartes produites, le vert des herbes folles remplace peu à peu le jaune des champs de céréales. « Quand ce sont des centaines d’hectares cultivés qui disparaissent au même endroit, ça ne peut être ni une jachère ni une inondation. C’est l’abandon précipité de ses terres par un cultivateur. »

La terre et l’eau, sources de conflits

La raison devient vite évidente. « Je voyais sur les images de larges traces de brûlures au sol, des maisons sans toit, voire carrément détruites », explique Laure Boudinaud. Elle s’attelle alors, dès 2019, à un travail de fourmi : scanner une à une les localités de la région de Mopti. Sur un total de 3 200, une centaine ont été rasées ou partiellement détruites. A l’est de Mopti, elle observe les hameaux tomber les uns après les autres. « J’ai vu la crise se répandre comme une pieuvre dans la région. Près de la frontière entre le Mali et le Burkina Faso, on n’observe plus aucune surface cultivée sur des dizaines de kilomètres », raconte-t-elle.

Photo satellite du village de Deguessagou, juin 2019

Dans cette région semi-aride, la terre et l’eau ont toujours été sources de conflits entre les éleveurs nomades peuls, majoritairement musulmans, et les agriculteurs sédentaires dogon, de culture animiste. Si l’histoire orale rapportait déjà des affrontements au XIXe siècle, « jamais la concurrence pour la terre n’avait provoqué autant de tensions, appuie Ibrahim Yahaya, analyste Sahel pour ICG. Le foncier est devenu un véritable enjeu de survie. »

Dès la deuxième moitié du XXe siècle, la pression démographique dans la région s’emballe. Sécheresses à répétition, désertification et augmentation du taux de fécondité (six enfants par femme, aujourd’hui l’un des plus élevés au monde) ont réduit la part des terres exploitables. Les éleveurs, principalement des Peuls, ont été les premiers pénalisés par le réchauffement climatique, leurs cheptels décimés et les points d’eau asséchés. Les politiques maliennes favorables à l’agriculture ont aussi forcé leur sédentarisation.

La rancœur de ces éleveurs précarisés et marginalisés a servi de munition au djihad malien, lorsque les groupes terroristes se sont progressivement éparpillés vers le centre. « Les djihadistes ont exploité ce vacuum sécuritaire pour mettre à genoux la population bambara et dogon, volant le bétail, se renflouant par des pillages, détruisant les lieux de culte non musulman et assassinant les notables locaux », explique Corinne Dufka, directrice Afrique de l’Ouest de Human Rights Watch.

De 2011 à 2013, les groupes djihadistes proches d’Al-Qaida renforcent leur emprise sur le nord du Mali.

A partir de 2015, l’organisation Etat Islamique est également présente dans la région et d’autres cellules commencent à apparaître.

De 2017 à 2018, les groupes djihadistes se divisent et prolifèrent autour de la zone des « trois frontières » (Mali, Burkina Faso et Niger) ; les attaques intercommunautaires accentuent ce climat de violence.

De 2019 à 2020, la violence se diffuse, menaçant de famine les 5,5 millions d’habitants de cette région.

Laissés-pour-compte de l’Etat malien

Dès le début du conflit, les groupes djihadistes actifs dans le centre, en particulier la Katiba Macina, branche du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), alliée d’Al-Qaïda, ont recruté des jeunes hommes dans toutes les communautés. A partir de 2018, convaincu par ses lieutenants, dont certains sont d’origine dogon et bambara, le prédicateur peul Amadou Koufa, chef de la Katiba Macina, a développé une parole ethniciste privilégiant le recrutement chez les Peuls, laissés-pour-compte de l’Etat malien. Afin de réussir ce processus de communautarisation du conflit, il a instrumentalisé des haines ancestrales, ravivant la fierté du grand empire peul du Macina, créé par le prédicateur Amadou Sékou au début du XIXe siècle.

Face à l’exaspération des populations dogon, la milice d’autodéfense Dan Na Ambassagou (« les chasseurs qui se confient à Dieu ») a été créée en 2016 suite à l’assassinat d’un chef dogon de renom, Théodore Somboro. Composée de chasseurs dozos, la milice s’est mise à cibler les populations peules perçues comme alliées des djihadistes. L’engrenage atteindra son point de non-retour le 23 mars 2019 lors du massacre d’Ogossagou, le pire de mémoire malienne. Au moins 157 civils sont tués par des hommes habillés en dozos. Des femmes sont brûlées vives et des enfants mutilés.

Le massacre crée une onde de choc qui pousse le gouvernement malien à dissoudre dès le lendemain Dan Na Ambassagou. Il sera aussi l’une des raisons de la démission du premier ministre Soumeylou Boubèye Maïga en avril 2019. La milice, elle, réfute toute participation au massacre d’Ogossagou et reste toujours active dans le centre malgré la dissolution prononcée.

La vendetta en slogan

Cela fait plus d’un an que Mamoudou Diagayaté s’est réfugié avec sa famille dans un camp de déplacés à l’extérieur de Bamako. Il y vit les pieds dans la boue et la faim au ventre. Aujourd’hui, il reste un peu de riz au fond de la casserole. Il pourra le partager avec des rescapés d’Ogossagou comme Hamadou Barry, un trentenaire qui a perdu six membres de sa famille durant le massacre et ressasse sous une bâche bleue le souvenir de ses amis, égorgés et jetés dans le puits du village pour contraindre les survivants au départ.

Avant le coup d’Etat du 18 août, le premier ministre livrait au camp quelques sacs de riz, une fois par an, « pour se montrer aux bailleurs de fonds », confie Ibrahim Sarre, gestionnaire du camp de Sénou : « L’Etat ne fait rien pour juger les coupables ou pour nous aider à survivre ici. Les politiciens sont trop occupés à se partager le pouvoir », tance-t-il.

Depuis un an, les attaques se poursuivent. Les milices peules se sont vengées en ciblant des villages dogon. Chaque semaine, des familles en provenance du centre débarquent dans les camps de la capitale. Elles racontent la destruction, l’exil, les champs brûlés. Mamoudou, lui, sait ses terres sauves. « Ce sont des Dogon qui les cultivent à ma place, s’étrangle-t-il. Mes voisins, qui nous ont chassés et tués, mais pourquoi ? »

Sur les réseaux sociaux, les groupes communautaires dédiés aux Peuls ou aux Dogon regorgent de photos de corps ravagés, la vendetta en slogan. Mamoudou regarde son téléphone : « Aujourd’hui, je n’ai pas les moyens mais j’ai le temps. Nous répondrons à ces attaques. Même dans dix ans, même dans vingt ans… » Ainsi le cycle de violences et représailles change-t-il, mètre après mètre, la couleur de la Terre.

Texte : Matteo Maillard

Reportage photo : Andy Spyra/REA

Cartes : Xemartin Laborde, Victor Simonnet (à partir du travail de Laure Boudinaud pour le Programme alimentaire mondial des Nations unies)

Conception et développement : Benjamin Carrot, Grégoire Humbert, Melina Zerbib



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Un Soulages ayant appartenu à Senghor vendu 1,5 million d’euros

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Un tableau de Pierre Soulages ayant appartenu au poète, académicien et ancien président du Sénégal Léopold Sédar Senghor a été vendu près de 1,5 million d’euros, frais d’enchères compris, samedi 23 janvier à Caen.

L’œuvre a été acquise par un « acheteur européen » qui a enchéri par téléphone, selon Caen Enchères, qui n’a pas souhaité donner plus de précision. Il y avait sept enchérisseurs, dont six par téléphone, mais aucun musée n’était en lice.

« C’est un très beau prix pour un tableau de ce format », a souligné Caen Enchères. Mise en vente à un prix de départ de 600 000 euros, l’œuvre était estimée « de 800 000 à un million d’euros », selon l’hôtel des ventes.

Caractéristique de son style dans les années 1950

Intitulée « Peinture 81 × 60 cm, 3 décembre 1956 », elle avait été acquise par Léopold Sédar Senghor cette année-là, lors d’une visite de l’atelier de l’artiste à Paris, rappelle Caen Enchères.

La légataire de l’œuvre, qui souhaite rester anonyme, est une amie de la sœur de l’épouse du poète mort en 2001. Disparue à son tour en 2019, Colette Senghor avait légué le tableau à sa sœur morte un an plus tard.

Longtemps accrochée dans le bureau de Léopold Sédar Senghor à Verson, près de Caen, où le couple a vécu à partir des années 1980, l’œuvre est caractéristique du travail du peintre dans les années 1950, avec ses jeux de glacis, de transparences et de superpositions. Un style qui précède l’outrenoir, cet univers sombre imaginé par Soulages en 1979.

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« Un coup qui me fit vaciller »

L’ancien président sénégalais était un fervent admirateur du peintre, aujourd’hui âgé de 101 ans. « La première fois que je vis un tableau de Soulages, ce fut un choc », racontera Senghor en 1958 dans Les Lettres nouvelles : « Je reçus au creux de l’estomac un coup qui me fit vaciller, comme le boxeur touché qui soudain s’abîme. C’est exactement l’impression que j’avais éprouvée à la première vue du masque dan. »

Cette admiration au long cours culmine en 1974 avec l’organisation d’une exposition au Musée dynamique de Dakar. L’institution construite huit ans plus tôt avait pour vocation de montrer à la fois les arts classiques d’Afrique et l’art moderne international – Chagall et Picasso y précédèrent Soulages. Lors de l’inauguration, où il se fait l’exégète précis de son travail, Senghor vante « l’expression la plus haute de la peinture pure », dont il espère qu’elle serve de modèle aux jeunes peintres sénégalais.

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Le Monde avec AFP



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