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En Centrafrique, la mémoire fragmentée par les conflits

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Situé dans le centre-ville de Bangui, le musée était la résidence principale du premier président de Centrafrique, Barthélémy Boganda, mort en 1959. Les travaux de réhabilitation devraient commencer en 2021.

Qui se souvient encore que Bangui, capitale de la Centrafrique, a un musée ? Certains jours, le directeur pense qu’il est bien le seul. Même les dorures des deux trônes de Bokassa, dans un coin du bureau, semblent se demander ce qu’elles font là. En face, le ministère des mines, rénové en 2019 grâce à un don chinois, nargue la petite bâtisse dont Abel Kotton a la charge et qui, elle, attend toujours ses travaux.

En 2014, le musée Boganda a subi le premier pillage de son histoire. Avant que les 3 500 pièces restantes ne soient à leur tour menacées par les fuites d’eau, dues aux impacts de balles sur la toiture. Décision est alors prise d’abriter le tout dans des caisses en bois avant que le toit ne soit refait et les sarcophages fermés.

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Abel Kotton libère toujours du temps pour les quelques expatriés qui franchissent les portes de son musée, voyant peut-être en chacun un potentiel mécène. En attendant, la visite est autant un voyage dans l’absurde que dans l’histoire du pays. On y voit des montagnes de caisses, on passe devant des étagères vides, avant le point d’orgue du bloc B : un gorille et un alligator empaillés, posés à quelques mètres d’un lit impérial démonté. Le tout dans une relative pénombre, l’électricité étant hors service aux étages.

Relancer un musée n’est pas chose simple. « Il y a un travail scientifique et technique de restauration à mener, explique Abel Kotton. D’autant qu’on ne sait pas dans quel état on va trouver les pièces. » Elles ne verront pas la lumière du jour avant la rénovation des lieux, cofinancée par les coopérations française et chinoise, à hauteur de 100 millions de francs. Mais la pandémie a mis un coup d’arrêt provisoire au projet.

Une politique mémorielle a minima

Lors de son inauguration en 1966, le musée voulait promouvoir les richesses culturelles des quelque 90 ethnies du pays, ainsi que la vie du premier président Barthélémy Boganda. L’objectif était de tourner la page coloniale et d’écrire l’histoire du pays. Soixante ans plus tard, les lieux illustrent l’abandon de toute politique mémorielle dans ce pays où les priorités sont ailleurs.

« On célèbre l’indépendance deux fois par an, on dépose une gerbe sur le monument Boganda, mais c’est à peu près tout, constate Bernard Simiti, historien et ancien ministre de l’enseignement supérieur. Il n’y a pas de continuité. Chaque nouveau régime veut effacer les traces du précédent. »

La villa de Bokassa à Petevo ? Détruite. Le palais de Bérengo ? Un camp militaire géré par les Russes. Au centre-ville, les maisons coloniales délabrées du camp Fidèle-Obrou laissent place à un centre administratif flambant neuf. Elles faisaient pourtant parti du bâti colonial de Bangui, inscrit sur la liste indicative de l’Unesco, antichambre du patrimoine mondial. Un regret pour Georges Davy Touckia, chargé de mission et des arts au ministère de la culture, qui a bien envoyé une note en conseil des ministres, mais a « perdu l’arbitrage ».

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Le ministère dispose d’un poids politique assez faible pour connaître une valse des titulaires et que les dossiers concernant le patrimoine avancent difficilement. « Nous avons peut-être oublié que la République doit avoir une mémoire, avance Georges Davy Touckia. Par exemple, nous avons créé juridiquement une bibliothèque nationale, pour conserver les archives. C’était il y a vingt ans. Mais elle n’est toujours pas construite. »

Bernard Simiti regrette aussi « le peu de place » que prend l’histoire centrafricaine dans les manuels scolaires. Une gageure quand l’analphabétisme touche près de la moitié de la population. Et pourtant, si l’on veut que l’histoire ne balbutie pas, l’enjeu est grand. « Les événements étaient en partie liés au fait que beaucoup de Centrafricains voyaient les musulmans comme des étrangers. Or, la communauté est présente dans le pays depuis ses origines. Mais cela n’est pas enseigné », précise-t-il.

Poursuivre malgré l’insécurité

Le déficit de mémoire alimente les crises sécuritaires qui, elles-mêmes, menacent la discipline. Quand le secrétaire général de l’université de Bangui se plonge dans ses souvenirs d’étudiant en histoire dans les années 1980, il se rappelle que « dès la deuxième année, on nous envoyait faire des recherches en province. » « Ce n’est plus possible aujourd’hui, ajoute Jean Kokidé. Alors les travaux se concentrent désormais sur les ONG et les institutions internationales, parce que réalisables à Bangui. »

Le centre d’archéologie et d’histoire voisin, le Curdhaca, a lui aussi vu son domaine de recherche se rétrécir dès 2003, à mesure que les rebellions s’intensifiaient dans le pays. Pire, il a perdu par deux fois ses locaux, pillés et détruits, avec pièces et archives, lors des mutineries de 1996, puis à l’arrivée de la Séléka en 2013. La dizaine de chercheurs est depuis logée dans une annexe exiguë de l’université, sans crédit de recherche.

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Et, pourtant, tous continuent. Abel Kotton planche sur un dépliant de promotion à distribuer dans les hôtels. L’université projette de s’appuyer sur les affectations des futurs enseignants en province pour récolter des informations sur les troubles qu’a connus le pays depuis 2003. Les archéologues du Curdhaca se cotisent pour ratisser les alentours de Bangui. Ils sont parvenus, il y a deux ans, à aller à Carnot, à 400 kilomètres à l’ouest, grâce à un financement de l’Unesco.

« Si on ne continue pas, qui d’autre le fera ? », rétorque le directeur de recherche du Curdhaca, Xavier Milenge. Blaise Yandji, son supérieur, approuve : « On existe depuis 1989, mais on commence à peine à défricher. On a découvert des traces de civilisations remontant au paléolithique. Nous montrons aux générations futures que notre pays n’était pas un espace vide avant l’arrivée des colons. On doit continuer à réécrire notre histoire. »



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La Côte d’Ivoire en route pour un troisième mandat d’Alassane Ouattara et un avenir incertain

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Le président ivoirien Alassane Ouattara à un meeting à Anyama, au nord d’Abidjan, mercredi 28 octobre.

Si seulement elle le pouvait, Sophie aimerait suspendre le temps. « Vraiment, on ne veut pas que le mois finisse », confie-t-elle. Pour une fois, ce n’est pas son modeste salaire qui la préoccupe, mais cette date du samedi 31 octobre que tous les Ivoiriens ont soulignée sur leur calendrier avec une pointe d’inquiétude.

Dix ans après une élection présidentielle conclue dans le fracas des armes et sur un bilan officiel de plus de 3 200 morts, la Côte d’Ivoire, ou plutôt une partie de la Côte d’Ivoire, s’apprête à voter. Les paramètres ont changé, deux forces militaires ne se font plus face, coupant le pays sur une ligne Nord-Sud, mais la psychose d’une joute électorale qui dérive dans la violence entre communautés, généralement affiliées à l’un des trois grands partis qui ont tour à tour occupé le pouvoir, est réelle.

Plus de 35 000 forces de sécurité

Depuis que le président Alassane Ouattara est revenu, le 6 août, sur sa promesse de départ, du fait de la mort d’Amadou Gon Coulibaly, premier ministre et successeur qu’il s’était choisi, les affrontements survenus dans différentes localités ont fait au moins une trentaine de morts selon les autorités – le double selon l’opposition. Malgré son échec retentissant sur le cas de Laurent Gbagbo, la procureure de la Cour pénale internationale (CPI), Fatou Bensouda, a envoyé un message d’avertissement, prévenant que ces actes pourraient relever de sa compétence.

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Dans ce contexte, combien des 7,5 millions d’inscrits se rendront-ils aux urnes pour départager quatre candidats, dont deux opposants qui refusent le vote ? La participation est l’un des premiers enjeux, alors que l’opposition s’est coalisée contre le président sortant et sa volonté de briguer un troisième mandat. L’ex-président Henri Konan Bédié et l’ancien premier ministre de Laurent Gbagbo, Pascal Affi N’Guessan, ont appelé leurs militants à boycotter et à empêcher le déroulement de ce scrutin encadré par tout ce que la Côte d’Ivoire compte d’uniformes.

Plus de 35 000 soldats, policiers, gendarmes, douaniers, agents des eaux et forêts ont été mobilisés. La lassitude envers des responsables politiques qui, depuis trente ans, se sont lancés dans une lutte mortifère pour le pouvoir pourrait aussi pousser une partie des électeurs à bouder le vote.

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En Algérie, le Hirak en quête d’un nouveau souffle

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Une femme passe devant une affiche annonçant le référendum de dimanche 1er novembre en Algérie, le 27 octobre à Alger.

Yosra [le prénom a été changé] rit souvent, yeux marron malicieux et conviction inébranlable. Agée de 25 ans, l’étudiante ne renonce pas malgré l’étau policier qui se resserre implacablement autour des fidèles du Hirak, le mouvement de protestation dont l’Algérie a été le théâtre au fil de l’année 2019. « On est passé à un stade supérieur de répression », grince-t-elle. Membre du Collectif étudiant de Constantine (CEC), elle est intarissable sur les mille et une vexations que son groupe essuie de la part des autorités. Il est bien loin le temps où ses amis s’activaient librement à la fac autour d’idéaux exaltant une Algérie à reconstruire.

« On nous a complément fermé l’auditorium, se désole-t-elle. Il y a aussi des étudiants infiltrés, et on retrouve les flics de partout, même dans les rassemblements. Au sein de la fac, c’est infesté ! » Yosra a trouvé une parade pour tromper la vigilance de la police. Elle ajuste différemment au gré des circonstances le foulard qui lui recouvre des mèches brunes, le portant parfois en turban, petite ruse lui permettant de déjouer la surveillance.

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A la veille du référendum sur la révision de la Constitution auquel les Algériens sont conviés dimanche 1er novembre à l’appel d’un régime impatient de reprendre la main, le Hirak donne toutes les apparences – mais les apparences seulement – de la démobilisation. L’heure n’est plus où des centaines de milliers de protestataires, parfois des millions, envahissaient chaque vendredi les villes d’Algérie pour réclamer le « départ du système ». Le Covid-19 a eu raison de cette ferveur populaire sans précédent depuis l’indépendance de 1962, les consignes de précaution sanitaires prises par les manifestants eux-mêmes ayant été mises à profit par le régime pour arrêter ou censurer les noyaux les plus actifs. « Le pouvoir a profité de la pandémie du Covid-19 pour casser le Hirak, casser l’opposition et faire taire toutes voix discordantes », déplore Zoubida Assoul, avocate et présidente du parti d’opposition Union pour le changement et le progrès (UCP).

Génération d’irréductibles

« Cassé » peut-être dans ses manifestations les plus visibles, le Hirak survit néanmoins, relayé par une minorité endurcie par les épreuves. Abdenour, étudiant à l’université de Bab Ezzouar (banlieue Est d’Alger), est le prototype de cette génération émergente d’irréductibles. Visage fin piqué d’une barbe clairsemée, casquette kaki sur le crâne, le jeune homme âgé de 21 ans est un membre actif du Rassemblement estudiantin pour le changement (REC), l’une des coordinations qui avaient éclos au printemps 2019 dans les universités. Il est de tous les rassemblements de soutien aux détenus – l’Algérie compte aujourd’hui environ 80 prisonniers d’opinion – devant les prisons ou les tribunaux. C’est lui qui donne le ton dans les chants repris lors des sit-in de soutien au journaliste Khaled Drareni, directeur du site d’informations Casbah Tribune, condamné en septembre à deux ans de prison ferme et devenu une figure emblématique du Hirak réprimé.

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Le Sénégal nie le bilan de 140 morts du naufrage d’un bateau de migrants

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Le gouvernement sénégalais a mis en doute, vendredi 30 octobre, le bilan fourni par l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) à la suite d’un naufrage qui aurait entraîné la mort de 140 personnes en début de semaine.

« Les services compétents de l’Etat ont récupéré six corps sans vie repêchés par un navire de pêche privé », précise le ministère de l’intérieur dans son communiqué, qui rappelle par ailleurs que « les services de secours ont sauvé respectivement 51 et 40 personnes » lors « d’accidents en mer intervenus le 22 octobre et dans la nuit du 25 au 26 octobre ».

Cette déclaration contredit des informations fournies jeudi par l’OIM qui, se basant sur des propos recueillis auprès de communautés locales, estime que 140 personnes ont perdu la vie, sur un nombre total de 200 personnes à bord. Une information « infondée » rétorque le ministère, qui assure qu’« aucun décès à ces incidents n’a été, pour l’instant, établi ». Les bureaux de l’OIM en Afrique centrale et de l’ouest n’étaient pas immédiatement disponibles pour réagir.

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Recrudescence des tentatives d’émigration

Un peu plus tôt dans la semaine, le porte-parole du gouvernement sénégalais, Ndeye Ticke Ndiaye Diop, avait admis une hausse des départs de bateaux de migrants depuis le pays.

Un certain nombre de migrants ouest-africains, qui tentent de rejoindre à tout prix l’Europe, ont choisi ces dernières années de tenter la traversée vers l’archipel espagnol des Canaries, situé à plus d’une centaine de kilomètres de la côte africaine au plus proche, un voyage dangereux.

Entre le 1er janvier et le 17 septembre, au moins 251 personnes ont péri en mer en tentant la traversée, selon l’OIM, alors que 210 migrants y avaient perdu la vie sur l’ensemble de l’année 2019.

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Le Monde avec AFP



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