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En Afrique du Sud, confinés dans 9 mètres carrés

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Sara Nomphelo, 50 ans, sur son lit, dans l’unique pièce de sa maison, le 15 juillet dans le township d'Alexandra (Afrique du Sud).

Elle n’est pas grande, cette maison du bonheur, mais elle comblait de fierté ses habitants avec, à l’échelle du quartier pauvre d’Alexandra, ses petits éléments de confort remarqués, ses tissus tendus sur les murs en guise de décoration, sa grosse machine à laver. Dans la maisonnette de Sara Nomphelo, rien n’a changé en apparence. L’unique pièce carrée de trois mètres sur trois, aux murs de parpaing brut, dans le township près de Johannesburg, la capitale économique sud-africaine, semble construite autour du lit, où elle trône. Sara, 50 ans, s’est tenue tout au long des derniers mois sur le couvre-lit, au milieu des peluches, des habits, des objets utiles de la vie quotidienne. Mais ces dernières semaines, elle ne sort plus de sous les couvertures, toujours vêtue de noir, blottie dans ce lit qui écrase tout dans la pièce.

De l’intérieur, on entrevoit à peine un bout de ciel par l’unique fenêtre, bouchée par la perspective d’un passage humide où sont entreposées des choses qui prennent la pluie. Dans ces 9 mètres carrés ne règne pas le dénuement, plutôt une abondance modeste : des commodes où sont serrés les effets de toute une famille, une chaise, le petit réchaud électrique. Une télévision, même, devant laquelle la dernière fille de Sara, celle qui a 12 ans, se tortille d’ennui à longueur de journée.

Sifundo Stephy, 18 ans, un petit-neveu adopté par Sara Nomphelo, le 5 avril.

A Alexandra, comme dans toute l’Afrique du Sud, les écoles ont fermé, rouvert, puis à nouveau fermé depuis que sont entrées en vigueur, le 27 mars, les mesures de confinement destinées à enrayer la progression du Covid-19. L’Afrique du Sud a réussi à retarder le pic de l’épidémie, mais cela dure depuis des mois, épuisant l’économie et les volontés. Et ce pic, à présent, a été atteint.

La colère monte

Sara est donc demeurée inflexible : pas question pour sa petite dernière d’aller à l’école, ou même de traîner dans la rue et de s’y faire infecter par le coronavirus. Depuis que le confinement a été décrété, les mesures contre la pandémie ont varié mais elles affectent en profondeur la famille, le quartier, le pays tout entier. L’économie est frappée de plein fouet, l’emploi est laminé (peut-être 1,8 million de nouveaux chômeurs). Ce n’est pas une raison pour faiblir sur les mesures de protection. « Je préfère qu’elle redouble, plutôt que de la voir allongée dans un cercueil », dit Sara, en triturant une peluche de l’enfant.

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Dehors, l’eau des lessives et des toilettes ruisselle sur le sol en pente du township où plusieurs centaines de milliers de personnes vivent sur 800 hectares. Sur chaque parcelle d’origine ont poussé depuis un siècle des multitudes de constructions secondaires, tassées, si proches. Des enfants courent et sautent, des familles se tiennent devant leur porte. Les hommes se serrent autour de jeux de hasard, discutent des dernières coupures d’électricité opérées par la municipalité sur les branchements sauvages.

« Il me faudrait juste trois sacs de ciment, pour colmater tout ça, ou au moins du tissu, mais sans argent, on ne peut rien faire », Sara Nomphelo, habitante d’Alexandra

La colère monte, comme la fatigue générale. On porte moins de masques. Des taxis collectifs se faufilent dans les ruelles, des buveurs cachent à peine des bouteilles de bière. La vente en est théoriquement strictement interdite, à l’échelle nationale, jusqu’à mardi 18 août pour tenter de désengorger les services d’urgence des hôpitaux, où des grappes de blessés affluent après des attaques ou des rixes causées par l’alcool. Ces hôpitaux sont en train d’être submergés par une autre vague, celle des patients atteints de Covid-19.

Au fil des mois, l’épidémie due au coronavirus a gonflé en Afrique du Sud pour atteindre, désormais, plus d’un demi-million de cas, plaçant le pays de 60 millions d’habitants sur la liste des cinq nations les plus touchées au monde en termes de cas confirmés. On y comptait encore récemment entre 10 000 et 13 000 nouveaux cas chaque jour, dont plus du tiers dans la province du Gauteng, où se trouvent Johannesburg et Alexandra. Le chiffre a commencé à baisser, mais le pays est loin d’être tiré d’affaire.

Rien à cuire

L’automne s’est écoulé, les pluies ont pris fin, le froid est venu. Chez Sara, désormais, on grelotte. Il y a des interstices entre les parpaings et le toit de tôle ondulée ; un vent glacial s’y engouffre. « Il me faudrait juste trois sacs de ciment, pour colmater tout ça, ou au moins du tissu, mais sans argent, on ne peut rien faire », dit Sara, atone. En juillet, il gelait presque toutes les nuits. Cet hiver de pandémie se trouve être le plus rigoureux depuis dix ans − comme une avanie supplémentaire.

Sara Nomphelo et Sifundo Stephy, dans leur maison d’Alexandra, le 15 juillet.

Sur le petit téléviseur, chez Sara, passent des publicités. Une famille sourit dans une cuisine étincelante. La mère hume un plat qui mijote. Il y a un père, beau, musclé et rassurant. Pour arriver à la cuisine, ici, il n’y a qu’un pas à faire. Le réchaud, aujourd’hui, est encore éteint. Il n’y a rien à cuire. Dans l’ex-petite maison du bonheur où vivait, travaillait, priait, économisait une famille de six personnes, rien n’a changé, hormis le malheur. Tout a commencé il y a cinq ans, ce soir où Sara, sortant d’une clinique du voisinage, a failli être tuée. Un inconnu, dans l’obscurité, lui a tiré dessus. « Je n’ai jamais su pourquoi. J’ai encore la balle logée dans le dos, près de la colonne vertébrale. » Elle grimace de douleur, puise une pilule dans la boîte, tout près du lit, celle qui lui permet de « repousser les idées noires ».

« Chaque année, on perd quelqu’un »

En convalescence, elle avait regagné sa maison. Employée de maison depuis des décennies, elle venait aussi de perdre son emploi. Le pire était à venir. Son beau visage traversé de tensions nerveuses, elle raconte : « Ma plaie n’était pas encore cicatrisée, j’avais tellement mal. Un soir, j’ai entendu crier, c’était mon fils. Devant la porte, là, les gens des gangs l’ont poignardé pour lui voler son téléphone. Je me suis levée, j’ai senti les points de suture qui se déchiraient, j’ai couru jusqu’à lui. Son sang coulait. Il n’a dit qu’une chose : “Maman, emmène-moi à la clinique.” Il est mort sans avoir repris connaissance. Il n’avait jamais rien demandé à personne. Il travaillait dur, il se levait tous les matins à 4 heures pour aller faire le ménage dans des bureaux. »

« Je me lève à midi, je tourne en rond, je vais finir comme tout le monde ici [à Alexandra] : sans travail, sans espoir, sans rien », dit Owen, fils aîné de Sara Nomphelo

L’année suivante, sa fille aînée, malade des reins, perdait la vie à son tour ; puis son mari, employé dans une boucherie, était licencié et, quelques mois avant la pandémie, décédait. Il ne restait alors, pour toute la famille, qu’une seule source de revenus : le salaire de son plus grand fils, âgé de 34 ans, avec six personnes à charge désormais. Il s’appelle Owen, il vient de perdre son emploi dans la tourmente du coronavirus et passe ses journées dans une tristesse pleine d’interrogations insondables : « Chaque année on perd quelqu’un. Le dernier, c’était mon père. J’ai peur que ce soit moi, le prochain, ou ma mère, avec sa balle dans le dos. Je ne sais plus quoi faire. Je me lève à midi, je tourne en rond, je vais finir comme tout le monde ici [à Alexandra] : sans travail, sans espoir, sans rien », chuchote-t-il, devant la porte où son frère a été poignardé.

Lui qui s’habillait avec soin, tentait d’économiser, envisageait de se marier, n’a désormais plus assez d’argent pour envoyer un simple message depuis son minuscule téléphone. Demain, si on coupe l’électricité, il ne pourra plus le charger, ni la famille faire chauffer cette hypothétique nourriture − modestes rêves de pap (une polenta de maïs) −, qui envahit toutes les conversations.

Les allocations comme ultime source de revenus

On dirait qu’une lente manœuvre d’asphyxie est à l’œuvre. Sara, pour un peu, en perdrait presque la foi en ce Dieu auquel elle a été si fidèle, pour ne plus compter que sur ses forces. « Je suis entraînée au malheur comme une professionnelle. Le coronavirus, ce n’est qu’un problème de plus. On va continuer à prendre toutes les mesures pour se protéger, parce que si je tombe malade, qui nous viendra en aide ? A la clinique de la huitième rue, il n’y a presque plus personne pour soigner, ils sont tous malades. Les hôpitaux, on y entre pour mourir, sans que personne ne puisse venir vous voir. Ah, si seulement je trouvais de quoi nourrir les enfants, j’attendrais ici tranquillement la fin de l’épidémie ! »

Vue aérienne du dépistage du Covid-19, devant le foyer Madala à Alexandra, près de Johannesburg, le 27 avril.

Vers Pâques, il y avait encore chez Sara une casserole sur le fourneau, avec un peu de riz, de poulet, et à l’occasion, une sauce. L’économie sur les maigres allocations sociales ne le permet plus. Les petites aides ponctuelles de l’entourage se sont évanouies les unes après les autres. La famille proche ou lointaine ? Elle est dans la même situation. Partout, le chômage sévit.

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Les sommes placées dans les stokvel (tontines) ? Dépensées. Les loan sharks (usuriers) ? Impossible de nourrir une famille avec leurs prêts. Le pasteur qui, parfois, donnait un sac de mielie meal (farine de maïs) ? Il n’a plus le sou, et du reste, Sara ne va plus à l’église, de peur d’y être contaminée. Les allocations sont, plus que jamais, l’ultime source de revenus pour une famille d’Alexandra semblable à tant d’autres. Mais les plans d’urgence du gouvernement destinés à soutenir le pays dans cette période, et dont le montant (500 milliards de rands, soit 25 milliards d’euros) avait suscité d’immenses espoirs, semblent avoir un impact dérisoire.

Tournois de football interdits

Alors qu’éclatent les scandales de détournements de ces fonds publics, au risque d’aggraver encore la colère générale, il n’y a en bout de chaîne pour Owen qu’une modeste allocation de 350 rands par mois (moins de 20 euros), à peine de quoi acheter un pain par jour. Sara, elle, peut espérer recevoir un peu plus de 1 000 rands (50 euros). Encore faut-il faire la queue, se trouver pressée entre les bénéficiaires, éviter de se faire voler.

Sifundo, un petit-neveu adopté par Sara entre en courant. Il a 18 ans, rêve d’être footballeur dans une grande équipe, et participe ces jours-ci à des tournois de rue pour gagner un peu d’argent, alors que les sports collectifs ne sont pas autorisés. Le football dans les rues d’Alexandra n’est-il pas, lui aussi, interdit ? « Si, mais c’est un policier qui les organise. »

Sara contemple sa maison qui lutte, dans la tourmente, et des larmes coulent sur ses joues : « Ils me disent : “Maman, tu es forte”, mais là, je ne sais plus comment je vais faire face. Quelquefois, quand la dépression me prend, je mets tout le monde dehors, j’ai besoin d’être seule un moment. Et je me dis : je suis peut-être en train de les tuer, en leur faisant attraper le coronavirus. »

Prochain article : Ventres creux

Des habitants d’Alexandra jouent au football dans une cour, le 14 avril.

« La vie sous Covid-19 dans le township d’Alexandra », une série en quatre épisodes

En Afrique du Sud, on se confine dans 9 mètres carrés à l’heure du Covid-19

via LeMonde Afrique

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l’OMS encourage la recherche sur les médecines naturelles

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Une scientifique de CapeBio Technologies travaille sur un kit de test pour les malades atteints du Covid-19 dans un laboratoire de Centurion, en Afrique du Sud, le 23 juin 2020.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a déclaré samedi 19 septembre qu’elle encourageait en Afrique la recherche sur les médecines naturelles face au Covid-19 et d’autres épidémies.

Des experts de l’OMS et deux autres organisations ont « approuvé un protocole pour des essais cliniques de phase 3 de phytothérapie pour le Covid-19 », a précisé l’OMS dans un communiqué daté de Brazzaville, son siège régional sur le continent.

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« Les essais cliniques de phase 3 sont essentiels pour évaluer pleinement la sécurité et l’efficacité d’un nouveau produit médical », a rappelé l’OMS. « Si un produit de médecine traditionnelle s’avère sûr, efficace et de qualité assurée, l’OMS recommandera une fabrication locale à grande échelle et rapide », a précisé un responsable de l’OMS Afrique, le docteur Prosper Tumusiime, cité dans le communiqué.

« Respect des processus scientifiques »

Les deux partenaires de l’OMS sont le Centre africain pour le contrôle et la prévention des maladies et la commission des affaires sociales de l’Union africaine. Ils sont regroupés au sein d’un comité d’experts régionaux sur les médecines traditionnelles pour le Covid-19. L’épidémie a relancé le débat sur les médecines traditionnelles en Afrique.

Madagascar a livré dans plusieurs pays africains des lots d’un breuvage à base d’artémisia, une plante à l’effet thérapeutique reconnu contre le paludisme, présenté par son président Andry Rajoelina comme efficace contre le Covid-19.

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« Nos gouvernements [africains] se sont engagés en 2000 (…) à traiter les remèdes traditionnels comme les autres médicaments en les soumettant à des essais », avait alors déclaré en mai la responsable régionale de l’OMS, le docteur Matshidiso Moeti. « Je recommande que ces résolutions (…) soient suivies, a-t-elle ajouté. Nous vivons des temps difficiles, je peux comprendre la nécessité de trouver des solutions, mais j’encourage le respect des processus scientifiques sur lesquels nos gouvernements se sont engagés ».

Le Monde avec AFP



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L’imam Mahmoud Dicko, faiseur et tombeur de rois au Mali

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L’imam Mahmoud Dicko lors d’une cérémonie organisée par son organisation, la Coordination des mouvements, le 28 août, à Bamako.

Un homme travaillant au bonheur de ses concitoyens, n’aspirant qu’à retourner conduire la prière dans sa mosquée située, comme par une facétie de l’histoire, rue Gamal Abdel Nasser, le dirigeant égyptien qui tenta d’empêcher l’entrée de l’islam dans le jeu politique. C’est ainsi que Mahmoud Dicko se présente au monde.

Dans les faits, l’imam du quartier de Badalabougou, à Bamako, est aujourd’hui au centre de la vie politique malienne. Un faiseur et tombeur de rois comme l’ancien président Ibrahim Boubacar Keïta (IBK), son « ami », son « frère », en a fait la douce puis amère expérience.

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En 2013, le militant de l’Internationale socialiste, amateur de champagne et de littérature française, avait notamment bénéficié, pour se faire élire, de l’appui ouvert de ce salafiste quiétiste alors à la tête du Haut Conseil islamique. Sept ans plus tard, le 18 août, l’armée est venue, sans verser une goutte de sang, donner le coup de grâce à son régime. Mais rien n’aurait été possible sans l’agitation préalable de la rue. Et pour cela, Mahmoud Dicko est un mobilisateur hors pair.

Depuis 2009, il a fait lever des foules contre une réforme du code de la famille qui donnait davantage de droits aux femmes, contre les massacres qui ensanglantent le centre du pays, contre les forces françaises et de l’ONU ou bien encore contre des manuels scolaires faisant « la promotion de l’homosexualité ».

Personnalité essentielle

Ces derniers mois, après la proclamation des résultats des législatives, que le pouvoir a partiellement inversés à son profit, l’imam s’était vu attribuer le titre d’autorité morale du Mouvement du 5 juin, une coalition on ne peut plus hétérogène faite de vieux routiers de la politique sans lien idéologique et de militants d’une société civile éclatée.

Il en était surtout la seule voix à même de faire sortir des milliers de manifestants dans un Mali où, moins de trente ans après l’avènement de la démocratie en 1991, le terme « politiki » est associé au mensonge et à la corruption.

Un mois après la chute d’un pouvoir civil à bout de souffle et l’entrée en scène de « jeunes soldats qui ont la volonté de bien faire mais ont besoin d’être encadrés », le religieux à la barbe blanche se désolerait presque de son plus haut fait d’arme. « Je ne voulais pas en arriver là. Je voulais juste un changement de gouvernance car la corruption était devenue le système. C’est l’entêtement d’IBK qui a provoqué cette situation », affirme-t-il, installé dans son petit salon où tout Bamako se presse pour le rencontrer.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi « On peut craindre que les militaires maliens “oublient” de rendre le pouvoir aux civils »

Le chef de l’Etat démissionnaire est parti se faire soigner à Abou Dhabi ; son premier ministre, Boubou Cissé, et plusieurs généraux, sont toujours détenus au camp militaire Soundiata-Keïta de Kati ; le bruit de la rue s’est tu, mais Mahmoud Dicko demeure une personnalité essentielle du scénario qui se joue en coulisses.

Selon l’un de ses proches, il a intégré le collège chargé de désigner les futurs président et premier ministre de transition et maintient un contact régulier avec l’aussi discret qu’insondable colonel Assimi Goïta, le chef de cette junte qui refuse de s’assumer comme telle. « Il a clairement dit qu’il fallait installer des civils », sous peine de voir la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cédeao) durcir ses sanctions contre le Mali, relate la même source.

« Candidat à rien »

Pour les officiers du Conseil national pour le salut du peuple, l’ancien professeur d’arabe, né il y a 66 ans dans un village du cercle de Goundam, près de Tombouctou, est une personnalité hautement sensible, toujours à même de relancer la contestation.

Que feront dans ce cas les soldats ? Ne rien faire déstabiliserait leur autorité naissante. Réprimer les discréditerait à jamais. Avec sa suavité habituelle, l’imam Dicko assure n’avoir « pour seul mérite que de dénoncer publiquement. Même si l’on me donnait tout le Mali, je ne me tairais pas », poursuit-il même.

Lire aussi « L’imam Dicko peut offrir une porte de sortie à la France au Mali »

Mais que cherche-t-il alors ? « Ouvrir la voie à un Etat islamique… Un crime impardonnable », comme l’avait dénoncé IBK lors d’un sommet de la Cédeao, trois semaines avant d’être renversé ? A cela, celui qui, depuis plusieurs années, défend sans succès l’ouverture de négociations directes avec « les djihadistes maliens car à la fin il faudra bien se parler », rétorque que « les gens ont le droit de ne pas me croire mais je ne suis candidat à rien. Je veux rester dans ma mosquée qui est le baromètre de notre société, le lieu où s’expriment ses maux ».

« Aujourd’hui, c’est dans l’espace religieux que se joue réellement la politique et Dicko incarne désormais la société civile », Gilles Holder, anthropologue

« A force de le répéter, il en a convaincu les gens et a peut-être raté son rendez-vous avec l’histoire », ironise un chercheur qui, comme toutes les voix critiques, préfère garder l’anonymat. Au sein de la Coordination des mouvements, associations et sympathisants de l’imam Dicko, formée après son départ du Haut Conseil islamique, tous n’ont pas la même distance avec les rendez-vous électoraux et plaident pour une transformation rapide en parti politique.

Lire aussi « L’ascension de l’imam Dicko est le symbole de l’échec de l’élite politique malienne »

S’il n’est ni le leader religieux ayant le plus de fidèles, ni celui qui a la plus haute autorité spirituelle, l’imam, qui a fait ses classes en Mauritanie puis à Médine en Arabie saoudite, est « un salafiste républicain. Son objectif est de moraliser la société, de rectifier les pratiques de gouvernance selon une éthique islamique. Aujourd’hui, c’est dans l’espace religieux que se joue réellement la politique et Dicko incarne désormais la société civile », décrit l’anthropologue Gilles Holder du laboratoire Mali cohésion territoire à Bamako.

Cauchemar des dirigeants français

Depuis une décennie, Mahmoud Dicko plaide pour une transformation du pays sur la base « des valeurs sociétales du Mali qui est à 98 % musulman ». « Notre problème est que nos élites veulent ressembler aux Occidentaux et nos religieux aux Arabes. Je suis d’abord Malien et j’en suis fier », assène-t-il. « Les gens veulent entendre que je veux imposer la charia mais si les lois s’appliquent bien, c’est une forme de charia. Les amputations, les lapidations sont des règles dissuasives qui ne s’appliquent pas et que l’islam n’a fait que récupérer », ajoute-t-il, soucieux de gommer l’image d’islamiste radical qui lui colle à la peau.

« Dicko n’est pas un religieux. Peut-être qu’il n’est pas même un musulman. C’est un politique. Il peut dire une chose à une personne et l’exact contraire à une autre cinq minutes après », grince pourtant un diplomate africain.

Lire aussi « Chaque crise politique à Bamako se traduit par un débordement de la violence au Sahel »

Cauchemar des dirigeants français qui l’ont un temps dépeint comme la cinquième colonne des groupes djihadistes, l’imam espère lever « les incompréhensions » :

« Je communique avec l’extérieur en français. Il y a une partie de la France qui est en moi mais son erreur est d’avoir une politique destinée à l’élite et que le peuple ne le sent pas. En 2018, le président français a félicité IBK pour sa réélection avant que la Cour constitutionnelle donne le résultat. Ça, ça me révolte. »

Il y a en revanche des hommes que l’imam Dicko « adore ». « Il y a très longtemps j’ai passé toute une nuit à pleurer après avoir vu un documentaire sur ce qu’avait fait Raoul Follereau pour soulager les lépreux. J’aime cette bonté, comme celle de Martin Luther King », se souvient-il en prenant soin d’insister que ces modèles ne sont pas musulmans. Une larme semble se dessiner au coin de l’œil. Un acteur politique au sens plein du terme.



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« L’e-gouvernance peut aider les Etats africains à relever leurs défis économiques et sociaux »

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Tribune. Comme le disait un proverbe ottoman, « sans Etat, pas d’impôts, sans impôts, pas d’administration, sans administration, pas de citoyens, sans citoyens, pas d’Etat ». Aujourd’hui encore, trop de pays du Sud sont victimes de ce cercle vicieux, en particulier en Afrique subsaharienne. Beaucoup d’Etats impécunieux ne répondent pas aux attentes de leurs citoyens, qu’il s’agisse des fonctions régaliennes ou de l’Etat-providence, les rendant méfiants à l’égard d’autorités perçues comme lointaines, peu transparentes, voire déficientes. La pandémie liée au coronavirus vient exacerber cette situation, les Etats étant plus que jamais confrontés au double défi de mobiliser des ressources dans un contexte économique, voire sécuritaire, dégradé, tout en faisant face à des demandes sociales (santé, subventions aux produits de base, appui au tissu économique) en forte hausse.

Si elle n’est pas une solution miracle, l’e-gouvernance peut aider les Etats africains à relever ce double défi, comme en témoignent nombre d’expériences réussies, en Afrique même. L’e-gouvernement permet tout d’abord d’accroître les ressources des Etats et d’apporter de la transparence. L’établissement d’assiettes précises, la systématisation des paiements, la lutte contre la fraude sont autant d’avantages induits par la numérisation des processus.

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En Tanzanie, l’E-Government Authority permet aux entreprises de régler leurs impôts en ligne. De nombreux pays (Bénin, République démocratique du Congo) ont mis en place des guichets uniques portuaires numériques en concession, afin de mieux contrôler les flux internationaux (y compris la douane portuaire, source de revenus conséquents dans nombre de pays), d’apporter de la transparence et de maîtriser les coûts. Le Rwanda affiche de grandes ambitions, une administration 2.0 étant lancée à travers Irembo, une plateforme en ligne permettant un accès direct des citoyens aux administrations, tant sur les questions fiscales que de formalités telles que les certificats de naissance et de décès, le permis de conduire, le cadastre, etc. Au niveau macroéconomique, la numérisation permet également aux Etats de mieux calibrer – voire d’augmenter – le recours à la dette, grâce à un calcul plus précis de leur PIB réel. Par exemple, en 2013, une nouvelle méthode de calcul a quasiment doublé le PIB du Nigeria, à 510 milliards de dollars.

L’e-gouvernance est également un outil essentiel pour mettre en place des politiques publiques efficaces, et pas seulement à destination d’une petite frange de la population qui ne serait pas dans l’économie informelle. Le ciblage des populations fragiles peut ainsi être facilité par la compilation de données socio-économiques en ligne, tandis que le versement et le suivi des aides peuvent être optimisés via une plateforme numérique. Au Kenya et au Nigeria, à travers la start-up Cellulant, des e-vouchers publics aident les petits agriculteurs à avoir accès aux intrants. Et nombre d’Etats d’Afrique souhaitent s’inspirer de l’Inde, où le système d’identification biométrique Aadhaar, étendu à l’ensemble de la population, soit 1,2 milliard d’habitants, facilite l’octroi d’aides sociales aux plus vulnérables.

Une nouvelle industrie à part entière

La diversité de ces réussites continentales et internationales donne un aperçu de quatre prérequis pour développer l’e-gouvernance.

Premièrement, avoir une volonté politique forte et des plans d’actions précis. Grâce à une stratégie de long terme, Maurice est passé du 93e rang du classement mondial de l’ONU sur l’e-gouvernance en 2012 au 63e rang en 2020. Cette progression est notamment le résultat d’une coopération entre Maurice et l’Estonie, pays européen pionnier en la matière.

Deuxièmement, disposer d’une institution dédiée et de ressources financières adéquates, pouvant être partiellement apportées par des acteurs privés, sous forme de partenariats public-privé, et par des grandes institutions internationales. La Tunisie a ainsi obtenu 100 millions de dollars de la Banque mondiale pour développer son e-gouvernance.

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Troisièmement, investir dans la formation et le développement des ressources humaines. L’e-gouvernance a le potentiel de devenir une nouvelle industrie à part entière, créant des emplois pour les talents nationaux (codeurs, ingénieurs informatiques, chefs de projet), à l’image d’Atos Sénégal, qui emploie localement plus de 200 diplômés du secteur des technologies de l’information et du numérique sur des postes à valeur ajoutée.

Enfin, disposer d’infrastructures fiables et sécurisées, qu’elles soient légales ou physiques (réseau électrique, data centers, fibre, etc.). Le Maroc, pionnier en la matière, voit fleurir nombre de data centers « souverains » sur son territoire depuis 2017, le dernier (le Benguerir Data Center) venant d’être annoncé par l’Office chérifien des phosphates (OCP). Le fonds français STOA a récemment investi dans l’opérateur de centres de données Etix, qui compte notamment des data centers au Ghana, et dans un opérateur de fibre optique en Afrique du Sud, conformément à son objectif de développer les infrastructures essentielles en Afrique.

A l’image de ce qu’elle a fait dans les secteurs de la téléphonie et des fintechs, l’Afrique est aujourd’hui en mesure de réaliser un mouvement de « leapfrog » (saut de grenouille) décisif en matière d’e-gouvernance. Les premiers succès nationaux existent. L’intérêt d’une telle mutation est double : pour les citoyens, une meilleure qualité de services publics, des aides plus pertinentes ; pour les Etats, une efficacité démultipliée et une confiance renouée avec des citoyens de plus en plus exigeants envers leurs gouvernants.

Amaury de Féligonde est cofondateur d’Okan Partners, Gagan Gupta est PDG d’Arise et directeur Afrique d’Olam.



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