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D’Houphouët à Ouattara, une tour d’ivoire en héritage

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Le bar-dancing L’Etoile du sud à sa création, à Abidjan, en 1930.

Sur le « VGE » d’Abidjan, le boulevard Valéry-Giscard-d’Estaing que le rastaman Alpha Blondy surnomma dans l’une de ses chansons le « boulevard de la mort », plus personne ne le remarque. Et pourtant, le bar-dancing L’Etoile du sud porte en ses murs des pages de l’histoire de la Côte d’Ivoire qui éclairent son présent. Comme un symbole, l’établissement a été coupé en deux par un vilain mur de parpaings. Et l’impossibilité de régler la succession l’a plongé dans une profonde léthargie. La décoration rouge et blanc de ce lieu où se sont produites la plupart des vedettes de la musique ivoirienne est épuisée.

Christophe Kassi est l’un des multiples héritiers de ce monument oublié. Il est ce que la Côte d’Ivoire peut produire de meilleur : peau et cœur métis, jouisseur de chaque instant, optimiste même quand rien n’incite à l’être, intarissable sur tous les styles musicaux qu’il souhaiterait remettre au goût du jour. Sur les quelques chaises en plastique posées au bord de l’artère de 8 km où, d’une accélération, on peut alterner entre odeur de gaz d’échappement et senteurs saturées de cacao prêt à être embarqué pour l’export, les joutes électorales du moment s’oublient le temps d’une bière glacée ou d’une bouteille de rouge tiède achetée à l’épicerie du coin.

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Cela peut paraître difficile à croire au premier coup d’œil, mais c’est à L’Etoile du sud que se sont formellement écrites les premières lignes de l’histoire politique de la Côte d’Ivoire. « L’endroit a été créé avec l’assentiment de tout le monde par mon grand-père Georges en 1930, ici à Treichville, la commune des vieilles familles d’Abidjan, face à celle du Plateau, la commune des colons », raconte Christophe Kassi. Dédié à l’amusement de l’élite locale, le bar-dancing devient en 1944 le théâtre d’un premier événement historique, avec la création du Syndicat agricole africain. La structure, premier porte-voix des populations locales contre l’exploitation coloniale, installe à sa tête un jeune médecin, Félix Houphouët-Boigny, amené à devenir en 1960 le père de l’indépendance, un président monarque à l’héritage insoldé et la figure à laquelle se réfère hypocritement toute la classe politique qui lui a succédé.

« Le chef fait la loi, mais il se met au-dessus »

Deux ans plus tard, en 1946, c’est encore à L’Etoile du sud que naît le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), le futur parti unique qui, de 1960 au coup d’Etat du 24 décembre 1999, régnera sur le pays. Parmi les 34 fondateurs et les 18 membres du premier bureau du parti, tous ne sont pas Ivoiriens, mais deux noms sonnent plus exotiques que les autres : Casanova et Franceschi. « Ces deux Corses, envoyés par les Groupes d’études communistes, étaient des staliniens notoires qui ont largement participé à la rédaction des statuts du PDCI », relate le fils d’un membre historique du parti. Dans le contexte de la guerre froide, Houphouët-Boigny, député de l’Assemblée nationale française entre 1945 et 1959 et ministre de Charles de Gaulle, ne tarde pas à abandonner ses idéaux de gauche pour mieux s’entendre avec Paris. Il en sera un puissant relais en Afrique, tout en étant un habile manipulateur de la classe politique française pendant ses trente-trois années de pouvoir.

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Pour asseoir son autorité, le meilleur représentant de la Françafrique saura, semble-t-il, garder quelques enseignements venus de Moscou. S’il n’a jamais versé dans la folie criminelle du « petit père des peuples », le parti, selon la conception de Félix Houphouët-Boigny, est une structure pyramidale dont le chef, au sommet, est une icône qui ne peut être contestée ; la nomenklatura construite avec l’indépendance et qui ne rencontre bien souvent le peuple qu’aux carrefours des grandes rues se doit d’être soumise, au risque de perdre ses privilèges ; les têtes qui dépassent et ceux qui affirment trop fort leurs ambitions sont aussitôt purgés. Ces tendances peuvent être retrouvées dans nombre de régimes dictatoriaux, mais « cette vision du communisme entrait en parfaite résonance avec le mode de gouvernance local, où tout va au chef, qui est chargé ensuite de redistribuer à la communauté », décrypte un fin connaisseur de la vie politique ivoirienne : « C’est lui qui fait la loi, mais il se met au dessus. Ainsi, quand on jette l’oracle et que ses prédictions ne lui conviennent pas, il a le droit de le relancer. »

Le « Vieux », ainsi que le surnomment affectueusement les Ivoiriens, avait su parfaitement tirer profit de son environnement extérieur et des habitudes locales, mais sa mort en 1993 n’engendre aucun réel changement dans l’idée que ses héritiers se font du pouvoir. Le PDCI demeure la matrice des nouvelles formations politiques qui voient le jour et l’autorité se doit toujours d’être incarnée par un chef suprême intouchable. Le pouvoir présidentiel supplante tous les autres. Le judiciaire comme le législatif ne sont envisagés que comme deux bras soumis à la tête. L’introduction du multipartisme et l’avènement de la Commission électorale indépendante et du Conseil constitutionnel, les deux instances chargées de prononcer les résultats des scrutins, ajouteront même un autre précepte prêté à Staline : « Ce ne sont pas les votes qui comptent, mais ceux qui comptent les votes. »

« L’ivoirité », un venin qui infuse la vie politique

Le premier des successeurs d’Houphouët-Boigny, Henri Konan Bédié (1993-1999), s’est toujours comporté comme un roi soucieux de ses privilèges, un conservateur de l’œuvre de son mentor, mais sans son génie politique qui consistait à partager finement le pouvoir et les richesses entre toutes les communautés du pays. Pour éliminer Alassane Ouattara, son premier rival, il se fait le promoteur de « l’ivoirité », une sorte de préférence nationale ramenée au contexte particulier de la Côte d’Ivoire, où les étrangers et leurs enfants ont grandement contribué à la construction du pays et représentent une large partie de la population actuelle. Son venin infuse depuis un quart de siècle la vie politique ivoirienne.

De gauche à droite : Robert Gueï, Alassane Ouattara, Laurent Gbagbo et Henri Konan Bédié, à Yamoussoukro, le 22 janvier 2002.

Après l’intermède du « Père Noël en treillis » – Robert Gueï, qui prit le pouvoir après une mutinerie devenue coup d’Etat le jour du réveillon 1999, puis le perdit dans la rue après avoir tenté de voler l’élection de 2000 –, Laurent Gbagbo, l’« antisystème » nourri aux idéaux socialistes, ne cherche jamais à rompre avec l’idée d’une autorité centralisatrice léguée par celui qu’il osa affronter dans les urnes dès 1990. S’il a su créer une symbiose, un univers partagé avec un peuple qui se retrouve en lui, son ambition de briser l’aristocratie fédérée autour du PDCI est vite abandonnée par les siens au profit d’une « refondation » noyée dans le champagne, les achats de Toyota RAV4 pour les maîtresses et un nationalisme imprégné de messianisme religieux et justifiant toutes les formes de violence pour combattre une rébellion qui coupe le pays en deux entre 2002 et 2011 et trouve ses principaux appuis au Burkina Faso voisin.

Son tombeur en 2011, Alassane Ouattara, appuyé diplomatiquement et militairement par les Nations unies et la France, jouera à plein l’idée d’une « restauration » de l’houphouëtisme, un retour vers le passé pour projeter la Côte d’Ivoire vers « l’émergence » économique. Depuis son accession au pouvoir, le pays s’est couvert de bitume, le réseau électrique s’est densifié, Abidjan est en perpétuel chantier mais « les autoroutes humaines font défaut », constate avec dépit l’un de ses proches. Au sein de la population gronde la frustration de ne voir la croissance économique profiter qu’à une caste dirigeante originaire du nord du pays, dont Alassane Ouattara est perçu comme le meilleur protecteur.

« Ce n’est pas à Louis XV qu’on a coupé la tête »

Lors de l’élection du 31 octobre, une part de l’opposition, qui conteste avec de sérieux arguments la légalité constitutionnelle du troisième mandat du président sortant, a également joué sur les ressorts toujours mobilisateurs de la lutte des « vrais Ivoiriens » contre « le candidat de l’étranger », toujours accusé d’être d’origine burkinabée, et du chef d’une communauté qui « mange seule ». Depuis des années, l’entourage du chef de l’Etat assure entendre cette dernière critique, mais jusqu’ici les réelles mesures qui laisseraient croire à un meilleur partage du pouvoir et de la rente qu’il génère se font encore attendre.

Instrumentalisés par chaque camp, qui n’a jamais su chercher ou trouver de meilleurs chevaux de bataille que l’utilisation de la fibre ethnique, les jeunes de chaque communauté, tous en attente d’un avenir meilleur, se font aujourd’hui face, sourds aux griefs et aux peurs de leur voisin dès que les enjeux de pouvoir débordent dans la rue. Le risque du pire n’est jamais écarté et l’élection du 31 octobre a montré tout le danger que pouvaient représenter les réseaux sociaux dans un contexte où chacun se perçoit comme assiégé.

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Les héritiers de Félix Houphouët-Boigny, 239 ans à eux trois, ont depuis la mort du père de l’indépendance montré leur capacité à s’entre-déchirer puis à se réconcilier sans grande sincérité. Alassane Ouattara avec Laurent Gbagbo contre Henri Konan Bédié, Alassane Ouattara avec Henri Konan Bédié contre Laurent Gbagbo, Henri Konan Bédié avec Laurent Gbagbo contre Alassane Ouattara… Toutes les combinaisons ont été éprouvées et ceux qui ont tenté de s’affirmer sans l’aval de leur mentor ont été écartés, traités comme des traîtres, ou se sont marginalisés d’eux-mêmes.

En vieux monarque reprenant à son compte les échanges entre Louis XV et Madame de Pompadour, Félix Houphouët-Boigny pouvait lancer à sa table « Après nous le déluge ! », avant de conclure d’un sourire malin : « Ce n’est pas à Louis XV que l’on a coupé la tête, mais à son successeur. »

Repères

  • 1930 : Création de l’Etoile du sud
  • 1946 : Création du PDCI
  • 1960 : Indépendance, Félix Houphouët-Boigny devient président de la République
  • 1990 : Première élection multipartite
  • 1993 : Mort de Félix Houphouët-Boigny, Henri Konan Bédié lui succède
  • 1999 : Premier coup d’Etat, suivi un an plus tard de l’élection Laurent Gbagbo
  • 2010 : Election d’Alassane Ouattara, suivie d’une crise post-électorale et de l’arrestation de Laurent Gbagbo
  • 2020 : Alassane Ouattara est réélu pour un troisième mandat contesté



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une loi en discussion pour venir en aide aux 13 millions de personnes handicapées du pays

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Mafiki Mboyo dans la cour de son atelier, à Kinshasa, en novembre 2020.

Mafiki Mboyo farfouille entre les piles de roues de vélos, d’outils, de vieilles chaises et de tuyaux en métal. Dans la cour de son atelier, une moto attend d’être transformée en tricycle motorisé et la structure d’un vélo se fait désosser par deux ouvriers en bleu de travail. Ici, à la fondation Mboyo, une petite trentaine de personnes fabrique et répare du matériel pour personnes vivant avec handicap.

Mafiki est originaire de l’ancienne province de l’Equateur, au nord-ouest de la République démocratique du Congo (RDC). Victime d’un accident de la route à l’âge de 10 ans, il est envoyé à Kinshasa pour vivre avec de la famille. L’hôpital lui demande 2 500 dollars (2 100 euros) pour opérer sa jambe. Une somme impossible à réunir. Mafiki Mboyo comprend qu’il restera handicapé. Et constate un « grand vide » dans la prise en charge de l’Etat : il n’a aucune structure vers laquelle se tourner.

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Pourtant, son histoire est loin d’être anecdotique : 13 millions de Congolais vivent avec un handicap, selon la Fédération nationale des associations de personnes vivant avec handicap (Fenaphaco), soit 16 % de la population. Dans les rues des grandes villes, ils sont nombreux à mendier, aveugles ou handicapés moteurs, rampant parfois le long des axes principaux. Beaucoup ont perdu l’usage d’un membre à la suite de maladies, comme la poliomyélite, ou des conflits qui meurtrissent le pays depuis 1996.

Les droits des personnes vivant avec un handicap sont inscrits dans la Constitution congolaise, et le pays a ratifié la convention des Nations unies sur le sujet en 2015, mais aucun texte ne les protège actuellement. Les choses pourraient changer cette année : une loi Protection et promotion est en débat au Parlement.

« Nous sommes totalement laissés à l’abandon »

Préparée par la députée Eve Bazaiba avec l’aide d’associations, elle prévoit de faciliter l’accès des personnes handicapées dans tous les domaines de la vie grâce à des fonds spécifiques. Les études, la santé, les loisirs et le travail sont concernés, notamment grâce à la mise en place de quotas dans les administrations publiques. La pénalisation des discriminations liées au handicap est aussi prévue.

Sur la table depuis 2008, la loi a enfin été votée à l’Assemblée nationale le 10 novembre, et la société civile comme la ministre pressent le Sénat de faire de même pour qu’elle soit adoptée. « Je suis optimiste et convaincu que la loi pourra améliorer la vie des personnes vivant avec handicap car, pour l’instant, nous sommes totalement laissés à l’abandon », affirme Patrick Pindu, à la tête de la Fenaphaco.

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Mafiki Mboyo, lui, n’attend rien des autorités. Cela fait vingt-cinq ans qu’il se débrouille seul. En 1994, il commence par proposer des réparations au bord d’une avenue du centre-ville de Kinshasa. Puis, ce passionné de bricolage a l’idée de fabriquer des tricycles pour personnes handicapées. Il soude ensemble quelques tuyaux en métal, des planches de bois et ajoute des roues de vélos de chaque côté.

« Les personnes venaient de toute la ville pour me les acheter, se souvient-il. Il y avait un réel besoin. » Désormais, Mafiki occupe un petit espace à l’arrière de l’Institut national pour aveugles et s’est diversifié : cannes, lits d’hôpitaux, béquilles.

Des structures spécialisées en déliquescence

François, l’un des clients du jour, est assis en tailleur sur une chaise en plastique. Le quinquagénaire menu a perdu l’usage de ses deux jambes à 5 ans des suites de la poliomyélite. Comme la majorité des personnes vivant avec handicap, il n’a pas pu payer de sa poche les 400 dollars nécessaires à l’achat d’un tricycle et c’est l’Eglise catholique qui le lui a procuré il y a douze ans.

Ce jour-là, il vient faire réparer le pédalier. Car le matériel s’abîme vite sur les artères cabossées et dépourvues de trottoirs de la capitale congolaise. Mais Mafiki l’assure avec un grand sourire : tout ce qu’il vend est « garanti à vie ». Il fait l’entretien pour des sommes symboliques : 2 000 ou 3 000 francs congolais, soit environ un euro.

François, handicapé depuis l’âge de 5 ans, attend que les ouvriers réparent son tricycle dans l’atelier de Mafiki Mboyo, à Kinshasa, en novembre 2020.

Ce bricoleur optimiste a aussi mis un point d’honneur à favoriser l’insertion économique des personnes vivant avec un handicap. Dans son atelier, il emploie vingt-cinq personnes handicapées, sur un total de trente et un ouvriers. Le problème d’intégration commence dès l’enfance : dans la plupart des foyers, les enfants vivant avec handicap ne sont pas scolarisés. Et une fois adultes, ils peinent à trouver un travail. Selon la Fenaphaco, ils seraient 93 % à être analphabètes.

Les structures de formation spécialisées, pour enfants ou adultes, mises en place à l’époque du maréchal Mobutu sont aujourd’hui en déliquescence. A l’Institut national pour les aveugles (INAV), le directeur général Pius Mbwess déroule la liste de doléances. Les murs sont là, mais « on ne nous verse pas de frais de fonctionnement. Donc il n’y a pas de supports de cours en braille, et pour les élèves en internat, pas de nourriture ». Le directeur général, lassé des plaidoyers auprès des autorités qui n’aboutissent pas, lorgne désormais vers les ONG et partenaires internationaux pour chercher du soutien.

La nomination pour la première fois en 2019 d’une ministre déléguée au handicap, elle-même en situation de handicap, a été vue comme un premier signal encourageant. Les changements, depuis, se font attendre, mais Irène la ministre Esambo Diata demande du temps.

« Tout est à faire en termes de politiques publiques et on veut construire quelque chose de solide, qui ne soit pas de l’assistanat, mais qui autonomise les personnes. Des travaux de réhabilitation ont déjà commencé dans des structures spécialisées de Kinshasa », promet-elle. La ministre mise surtout sur la loi Protection et promotion, son projet phare pour garantir les droits des personnes handicapées.

Mafiki Mboyo termine sa journée de travail et grimpe dans sa voiture, qu’il a adaptée lui-même pour pouvoir conduire. Pour lui, l’intégration est la clé pour mieux vivre son handicap : « J’aime mon travail et c’est quand je ne travaille pas que je commence à avoir mal à la jambe. »



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Mourir de faim dans le sud de Madagascar

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Les personnes âgées sont parmi les premières victimes de la crise alimentaire, dans le sud de Madagascar, en novembre 2020.

Les populations du sud de Madagascar sont-elles condamnées à avoir faim ? Le général Elak Olivier Andriakaja, directeur du Bureau national de gestion des risques et des catastrophes (BNGRC), est arrivé à Ampanihy, jeudi 19 novembre, à la tête d’un convoi de quatre camions remplis de vivres pour procéder à de nouvelles distributions d’urgence. Il y a un mois, la mort de six enfants dans un village situé non loin de ce chef-lieu de district de la région d’Atsimo-Andrefana avait choqué le pays, faisant brutalement remonter à la surface le spectre familier de la famine qu’ici on appelle « kéré ». « On fait le maximum mais la crise est généralisée, constate le militaire chargé de coordonner les opérations d’urgence. Des centres de réhabilitation nutritionnelle sont installés et la population est recensée pour évaluer précisément les besoins. »

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Les agences humanitaires décrivent aussi une situation d’une gravité inédite depuis longtemps. « C’est l’Ethiopie des années 1980, il y a des gens qui n’ont vraiment plus rien », énonce Moumini Ouedraogo, le directeur du Programme alimentaire mondial (PAM), conscient du poids de cette référence. De la ville de Tuléar à l’ouest à celle de Fort-Dauphin au sud-est, la pluie n’est par endroits pas tombée depuis le mois de janvier. Les maigres réserves ont été mangées, les derniers poulets ou ustensiles de cuisine ont été vendus au marché et la période de soudure, qui durera jusqu’en avril, ne fait que commencer. Pour se nourrir, les familles doivent se contenter de mangues encore vertes, de morceaux de cactus, de tamarins ou de racines sauvages qu’il faut faire cuire longtemps pour en ôter le goût amer. Trouver de l’eau impose de marcher des kilomètres. Aujourd’hui, 1,5 million de personnes ont besoin d’assistance, soit trois plus que ne l’anticipait encore le PAM en juillet.

Sécheresse et coronavirus

Que s’est-il passé ? Outre la sévérité de la sécheresse, plusieurs explications sont avancées : des villages très reculés sont passés à travers la surveillance d’un réseau d’alerte précoce décrit de manière presque unanime comme défaillant. L’épidémie de coronavirus a entraîné la fermeture des écoles, privant les enfants de leur repas quotidien le plus complet. Elle a aussi ralenti le fonctionnement des centres de santé dont dépendent des populations déjà plus durement frappées que dans d’autres régions par le paludisme, la diarrhée ou les infections respiratoires.

Cette dégradation de la situation était annoncée dès le mois de mai : « Les mesures restrictives et de distanciation sociale appliquée à la fin du mois de mars n’ont fait qu’empirer la situation sanitaire en général et celle de la malnutrition aiguë en particulier dans les zones analysées. Avec des conséquences néfastes sur le système alimentaire », concluait l’analyse de la sécurité alimentaire publiée par le BNGRC. Le nombre d’enfants risquant de se trouver en état de malnutrition aiguë d’ici à la fin de l’année y était estimé à près de 120 000. Il est à craindre que les nouvelles évaluations attendues dans les prochains jours fassent s’envoler ce chiffre. Le document pointait aussi la situation hautement critique du district d’Ambovombe, dans la région d’Androy, la plus touchée par la sécheresse.

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Sur la Grande Ile de l’océan Indien, les appels au don se sont multipliés. A l’étranger, la diaspora s’est mobilisée. Mais le PAM qui assure d’ordinaire 65 % des distributions alimentaires sait déjà que ses stocks lui permettront seulement de couvrir les deux mois à venir. « Nous avons 12 500 tonnes pour près de 900 000 bénéficiaires, calcule M. Ouedraogo en redoutant le moment où il faudra solliciter la générosité des habituels donateurs. La faim dans le sud de Madagascar est une vieille chanson usée. » L’agence de coopération américaine USAID supporte l’essentiel des opérations d’assistance alimentaire à travers le PAM et deux organisations non gouvernementales, Catholic Relief Services et Adventist Development and Relief Agency (ADRA). Jusqu’à présent, le gouvernement a préféré ne pas faire appel à une assistance internationale.

Il y a longtemps que, dans cette région semi-aride, la faim n’est plus une urgence mais un mal chronique qui revient chaque année. Ou presque. Arrivé avec le grand kéré de 1993, ce médecin de santé communautaire, qui préfère taire son nom, a son explication : « Il y a d’abord et avant tout le climat. Mais il y a aussi l’abandon de l’Etat, des infrastructures de santé sans moyens et des promesses de développement qui n’ont jamais été tenues. » Madagascar figure parmi les pays les plus vulnérables au dérèglement climatique. Les scénarios du Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC) laissent entrevoir une hausse des températures moyennes de 6,5 °C dans le sud du pays d’ici à la fin du siècle, si la courbe mondiale des émissions de gaz à effet de serre n’est pas infléchie.

Arracher le Sud à son funeste sort

Des centaines de millions de dollars ont été dépensées pour financer des programmes de développement qui ont laissé peu de traces durables sur le terrain. D’autres sont restés dans les tiroirs en attendant que le pays sorte d’une de ces multiples crises politiques qui ont jalonné les dernières décennies. En 2011, une agence des Nations unies avait osé comparer le Sud à un « cimetière de projets ». En 2013, le retour à un ordre constitutionnel avec l’élection de Hery Rajaonarimampianina s’est traduit par le réengagement des bailleurs étrangers dont le pays dépend pour financer ses investissements. Une liste de 21 priorités a été arrêtée, composée de programmes de soutien à l’agriculture et de grands projets d’infrastructures destinés à désenclaver la région et à améliorer son approvisionnement en eau potable. La plupart sont restées sur le papier. Mais la réhabilitation d’un pipeline de quelque 200 km et d’une station d’épuration dans le district d’Ampotaka a pu être réalisée grâce à l’argent de l’agence de coopération japonaise. Celle-ci avait déjà financé le projet initial vingt ans plus tôt.

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Le successeur du président Rajaonarimampianina, Andry Rajoelina, a promis de gagner « la guerre contre la malnutrition ». Signe de son engagement, les visites d’un président sur le terrain n’ont jamais été aussi fréquentes. D’autres projets ont été annoncés : parmi eux, une usine de fabrication de compléments alimentaires, née d’un partenariat entre la Fondation Mérieux et la société Nutriset, devrait bientôt s’implanter près de Fort-Dauphin. Le lancement de grands travaux d’adduction d’eau est à nouveau d’actualité. Jeudi, le chef de l’Etat a rencontré les représentants des agences des Nations unies et des donateurs bilatéraux pour discuter des moyens d’urgence nécessaires pour faire face au kéré. Il a aussi été question de remettre sur les rails un grand plan d’action qui, pour de bon, arracherait le Sud à son funeste sort.



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Vives critiques en Algérie après des propos d’Emmanuel Macron, accusé « d’ingérence »

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Le président algérien Abdelmadjid Tebboune à Alger, le 21 janvier 2020.

L’engagement du président français Emmanuel Macron à « tout faire » pour aider son homologue Abdelmadjid Tebboune « afin que la transition réussisse en Algérie » a été vivement critiqué dans les rangs de l’opposition, qui l’a perçu comme une « ingérence » dans les affaires du pays.

M. « Macron se croit autorisé à distribuer des certificats de légitimité aux dirigeants des indigènes que nous sommes », a condamné le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), l’un des principaux partis de l’opposition laïque.

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Dans un entretien publié vendredi 20 novembre par l’hebdomadaire Jeune Afrique, M. Macron a salué le « courage » de M. Tebboune – hospitalisé en Allemagne après avoir contracté le nouveau coronavirus – et promis de « faire tout (son) possible pour l’aider » dans la « période de transition » que vit le pays.

« Dans le cas de l’Algérie, il s’autorise à délivrer une attestation de confiance au chef de l’Etat (…). Ceci n’est pas une simple ingérence, mais la révélation que la France est aux manettes d’une feuille de route pour notre pays », a accusé le RCD dans un communiqué publié dimanche, premier jour de la semaine à Alger.

Une presse vent debout

De son côté, Karim Tebbou, figure du mouvement de contestation antirégime (Hirak), cité par le quotidien francophone El Watan, a qualifié la France officielle de « raciste ».

« Une France qui ne veut pas accepter que dans ce pays puissent émerger des forces démocratiques, une jeunesse émancipée », a jugé M. Tebbou, détenu pendant neuf mois avant une libération conditionnelle le 2 juillet. Il doit à nouveau passer en jugement fin novembre pour « atteinte au moral de l’armée ».

Né d’un immense ras-le-bol des Algériens en février 2019, le Hirak réclame un profond changement du « système » politique en place depuis l’indépendance en 1962. Il ne croit pas à la « transition » actuellement menée.

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Principal parti islamiste, le Mouvement de la société pour la paix (MSP) a de son côté fustigé une France en « recul » sur la scène internationale, qui n’« éprouve aucune gêne à renouer avec ses vieilles habitudes de s’ingérer dans les affaires internes de ses anciennes colonies ».

La presse elle-même se montre sévère. Le quotidien arabophone Echourouk estime aussi que les propos de M. Macron ont relancé « la polémique sur les ingérences de la France ». Paris « pèse, et lourdement, dans l’espace régional dont fait partie l’Algérie (…). Parfois, cette influence va jusqu’à confondre coopération et ingérence », écrit le quotidien francophone Liberté, proche de l’opposition. « Aujourd’hui, il nous délivre un pur extrait de la pensée néocoloniale », déplore le chroniqueur de Liberté, Mustapha Hammouche.

La question mémorielle

Le journal arabophone El Khabar s’interroge à nouveau pour savoir si l’Algérie va accepter une « réconciliation » sans des excuses préalables pour les crimes commis durant la colonisation, les déclarations de M. Macron ayant « aggravé la confusion » sur la question mémorielle.

En affirmant que « la France a fait énormément de gestes » et que l’important est de « mener un travail historique et réconcilier les mémoires » plutôt que de « s’excuser », M. Macron a « tracé des limites au processus actuel qu’il a lancé avec son homologue algérien », analyse El Khabar.

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Pour Echourouk, Emmanuel « Macron n’a pas tenu ses promesses de candidat, lorsqu’il a affirmé aux Algériens que la France présenterait des excuses pour ses crimes contre l’humanité ».

MM. Macron et Tebboune ont désigné chacun un expert – respectivement Benjamin Stora et Abdelmadjid Chikhi – afin de travailler sur la mémoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie, dans le but de « favoriser une réconciliation ». M. Stora doit remettre en décembre un rapport sur cette question à M. Macron.

Le Monde avec AFP



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