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Comment le coronavirus a accéléré la mutation de l’e-commerce alimentaire en Afrique

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Acheter à Paris, à New York ou à Dubaï de quoi nourrir sa famille à Lomé. Pour l’entreprise togolaise e-agribusiness, la pratique a été à la fois nouvelle et salvatrice durant les mois où le nouveau coronavirus a ralenti la marche du monde. Traditionnellement tournée vers les marchés de l’export, cette plateforme de commerce en ligne de produits agricoles, fondée en 2016, a pris un tournant quand les frontières se sont fermées. Le dilemme était simple : laisser pourrir la marchandise ou se réinventer. « Nous avons donc imaginé une nouvelle manière d’écouler les productions », explique Edeh Dona Etchri, directeur général, qui lance alors ABusiness, un service de livraison de riz, de maïs, d’huiles et autres vivres à destination des particuliers. Outre le fait que les pertes de marchandises ont pu être limitées, « la formule nous a permis de limiter les contacts sur les marchés qui sont des zones de contagion », précise Edeh Dona Etchri.

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Pour aider les transactions, un chatbot – un agent qui dialogue avec l’utilisateur – est ajouté à l’application de messagerie WhatsApp, canal de prédilection car déjà présent sur les mobiles. Comme la formule a rencontré le succès, Edeh Dona Etchri envisage de recruter de nouveaux employés et de rendre plus fiables les livraisons grâce à des partenariats avec des compagnies de conducteurs de motos. Il espère augmenter ainsi sa clientèle (1 063 clients pour 3 680 transactions à ce jour) et booster son chiffre d’affaires mensuel de 3 millions de CFA (4 500 euros).

Pour Andrew Mude qui pilote la division Recherche agricole, production et développement durable de la Banque africaine de développement (BAD), « le Covid-19 a accéléré l’utilisation des technologies numériques et mobiles dans le secteur agricole ». L’économiste kenyan rappelle par ailleurs que ces dernières années, « on avait déjà observé une croissance des marchés en ligne et mobiles pour les intrants agricoles (semences, engrais, etc.) et les sortants (produits bruts, livraisons de nourriture, etc.) envoyés directement aux consommateurs ». Un phénomène qui s’est donc encore accéléré puisque le Covid-19 menace toujours les économies et la sécurité alimentaire.

La moitié des récoltes perdue

Alors que le Fonds monétaire international (FMI) prévoit une récession de 3,2 % en Afrique subsaharienne en 2020, l’e-commerce apparaît donc comme l’une des solutions pour éviter le naufrage du secteur agricole. Mais, pour Olukemi Afun-Ogidan, coordinatrice du programme dédié à l’agriculture digitale de la BAD, il reste encore une vraie marge de progression dans ce secteur puisque, à ses yeux, le potentiel agricole de l’Afrique n’est pas encore pleinement exploité. En effet, si l’on en croit les derniers travaux du cabinet de conseil BearingPoint, les lacunes des réseaux de commercialisation des denrées agricoles causent la perte de plus de la moitié des récoltes. Sur le continent, 65 % de la population active travaille dans l’agriculture, mais ce secteur ne contribue encore que pour 36 % au PIB global des 54 pays.

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Pour la spécialiste, « il est nécessaire de produire des aliments plus efficacement, de réduire le gaspillage à toutes les étapes de la chaîne de valeur agricole, […] de permettre aux agriculteurs d’accéder aux marchés et de réaliser des revenus équitables ». Ce qui nécessite une adaptation à « la nouvelle norme de la distanciation sociale, qui a créé une opportunité pour des solutions numériques adaptées au secteur agricole », rappelle Mme Afun-Ogidan.

Les diasporas ont été les premières à saisir cette opportunité pour en faire profiter leurs familles en leur faisant livrer des denrées alimentaires. Au Togo, elle représente 5 % des clients d’ABusiness. « On a eu des commandes des Etats-Unis, du Brésil, de l’Allemagne, de Côte d’Ivoire, de France, liste Edeh Dona Etchri. Ils étaient parfois en confinement total et ne pouvaient plus sortir pour transférer de l’argent. Notre service est arrivé à point nommé », se réjouit-elle.

Au Liberia, la diaspora a aussi envoyé des vivres via Cookshop, une plateforme de livraison de repas et de produits agricoles collectés dans les fermes. Aujourd’hui une commande sur dix vient de l’étranger. Précurseur, Charles Dorme Cooper avait lancé cette start-up en 2013 pour soutenir les producteurs locaux, dont « l’offre est importante et très souvent à un prix compétitif ». Au plus fort de l’épidémie de coronavirus, l’entreprise a toujours livré, même si elle avoue avoir souffert « des restrictions de mouvements dans la capitale et de la fermeture de certains vendeurs ».

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D’une semaine à l’autre, son nombre d’utilisateurs a augmenté et les commandes ont grimpé, de 1 500 début janvier à 2 500 par mois dès avril. Dès le début de la crise sanitaire, Cookshop a aussi travaillé avec le ministère de la santé pour livrer des repas au personnel des hôpitaux, « aux infirmières qui font les tests Covid à l’aéroport, aux personnes isolées en quarantaine ou encore aux policiers en service pendant le couvre-feu ».

Aujourd’hui, l’entrepreneur est confiant et envisage de s’étendre dans la sous-région d’ici à deux ans. Mêmes perspectives pour Bringo Fresh, en Ouganda. Cette start-up spécialisée dans le commerce en ligne de fruits et légumes, dont des produits biologiques collectés dans de petites fermes locales, livre ses boxes en carton sur les pas-de-porte de la classe moyenne de Kampala, fournit des restaurants, des hôtels et des industriels agroalimentaires. L’entreprise compte aujourd’hui 614 clients, contre 208 en décembre 2019 et le chiffre d’affaires total cumulé depuis fin 2019 a atteint les 31 000 dollars, alors qu’il n’était que de 9 600 dollars il y a neuf mois.

Tripler les revenus

Le directeur général de Bringo Fresh, David Matsikoui espère bien que le marché de la diaspora va croître, et s’y prépare en pariant sur « un modèle de franchise, pour nous développer dans d’autres parties de l’Ouganda et dans d’autres pays », ajoute celui qui vise l’export de produits biologiques africains partout dans le monde. Dans les mois qui viennent, la compagnie va aussi aider les fermiers à s’organiser en coopérative, pour simplifier les transactions. Un passage obligé alors que l’agriculture africaine est principalement dirigée par de petits exploitants confrontés à des problèmes de stockage et de transport des récoltes, qui aboutissent encore à de nombreuses pertes.

Car pour Andrew Mude, de la BAD, « les technologies numériques peuvent aussi aider les innovateurs d’e-commerce à prévoir les délais de production et de récolte afin de positionner et de coordonner la logistique pour simplifier le stockage et la livraison aux consommateurs ». Des innovations à suivre si l’on en croit Abraham Sarfo, expert auprès du Nouveau Partenariat pour le développement de l’Afrique (Nepad). Si l’agriculture parvient à se métamorphoser en une véritable industrie, rappelle-t-il, la Banque mondiale prévoit qu’elle pourra peser plus d’un milliard de dollars. Le triple des revenus qu’elle génère aujourd’hui.

Lire aussi : L’e-commerçant Jumia revoit ses ambitions panafricaines à la baisse

Reste que le modèle économique du commerce en ligne est loin d’être consolidé sur le continent. Ainsi, en septembre 2019, la start-up Afrimarket avait mis la clé sous la porte. Basé à Paris, ce spécialiste d’e-commerce en Afrique de l’Ouest n’avait pas réussi à lever suffisamment de fonds pour son développement. Le leader du secteur, Jumia, est quant à lui toujours sur le chemin de la rentabilité, après avoir été la première licorne africaine introduite à Wall Street en avril 2019. Depuis, l’entreprise a fait face à une class-action d’investisseurs estimant avoir été trompés et à qui elle va devoir verser 5 millions de dollars pour stopper les poursuites.



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Rentrée littéraire : la sélection du « Monde Afrique »

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Des fictions de Sindiwe Magona, Gauz ou Saber Mansouri, un roman graphique sur Frantz Fanon, une pièce de théâtre d’Eva Doumbia… Le point sur les parutions de septembre.



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Emery Mwazulu Diyabanza, apôtre de la restitution directe

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Emery Mwazulu Diyabanza, au tribunal pour contester l’interdiction de quitter le territoire français émise par la justice après l’action du Quai Branly, le 24 juin 2020.

Les braqueurs professionnels opèrent habituellement masqués, armés, et en un éclair. C’est à visage découvert, de jour, et en prenant leur temps que quatre hommes et une femme ont tenté d’emporter une sculpture du Congo à l’Afrika Museum de Berg en Dal, aux Pays-Bas, le 10 septembre. Dans une vidéo de vingt-trois minutes postée en direct sur Facebook, leur meneur congolais, Emery Mwazulu Diyabanza, explique reprendre « ce qui nous appartient, ce qu’ils nous ont pris pendant des siècles de colonisation ». Arrêté par la police, le groupe de militants a été relâché après une garde à vue de huit heures, mais leurs téléphones et véhicule ont été confisqués.

L’homme de 42 ans n’en est pas à sa première action. Le 12 juin, il avait été interpellé avec ses compagnons au Musée du Quai Branly alors qu’il tentait d’emporter un poteau funéraire Bari du XIXe siècle, provenant du Tchad, après l’avoir détaché de son socle. Il a été assigné à comparaître le 30 septembre devant le tribunal correctionnel de Paris pour « tentative de vol en réunion d’un objet mobile classé ». Annoncée sur son site « panafricain », l’audience s’annonce comme un happening. Il encourt jusqu’à 150 000 euros d’amende et dix ans d’emprisonnement.

Lire aussi Culture : jugés fin septembre pour avoir voulu « récupérer » une œuvre africaine au musée du Quai Branly

Biographie invérifiable

Qu’importe. Le 30 juin, Emery Mwazulu Diyabanza a déposé plainte pour « vol et recel » contre l’État français. Le 30 juillet, il est arrêté à Marseille, après avoir tenté d’emporter un objet en ivoire du Musée des arts ­africains, océaniens et amérindiens. Les lieux changent, mais la « récupération » est argumentée avec le même ton professoral : « Ces biens nous ont été volés sous la colonisation… Ça nous a été pris sans notre consentement, donc je rentre avec à la maison. Les présidents africains sont incapables de venir récupérer ces biens. Les Africains doivent aller récupérer leur dû dans les musées européens. On ne demande pas au voleur l’autorisation pour reprendre ce qu’il a volé. »

Qui est donc ce serial agitateur ? Sa biographie, invérifiable, déclinée sur son site, cultive la légende. Fondateur du collectif Unité, dignité, courage, Emery Mwazulu Diyabanza se déclare descendant d’une lignée royale. Son prénom, qu’il a en commun avec Patrice Lumumba, leader de l’indépendance congolaise, aurait décidé de sa vocation. À l’en croire, son combat « pour la démocratie et le progrès social » et une candidature en 2011 à l’élection présidentielle ­l’auraient conduit dans les geôles congolaises, où il aurait échappé de peu à la peine de mort.

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Les mauvais génies de Moscou à l’étranger

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Publié aujourd’hui à 13h52, mis à jour à 13h53

L’oligarque monarchiste de Moscou attiré par la lumière et l’ancien bandit pétersbourgeois prudent comme un chat. Konstantin Malofeev, démonstratif et flamboyant ; Evgueni Prigojine, quasi invisible et mystérieux… Ces deux milliardaires ont beau se distinguer de mille manières, chacun, par son parcours et ses ambitions, représente une face de la politique étrangère de la Russie poutinienne, un terrain où se mêlent idéologie et cynisme froid.

Alliés, Malofeev et Prigojine ? Rivaux ? Les deux sont en tout cas des acteurs de premier plan sur un même marché, fructueux et en pleine expansion, celui de la diplomatie privée, de l’action extérieure déléguée à des groupes non-étatiques. Autrement dit, des « entrepreneurs géopolitiques », selon l’expression de la politiste Tatiana Stanovaya, les mauvais génies de Moscou sur la scène internationale, prêts à s’infiltrer dans les espaces vacants laissés par les diplomates de métier ou à suppléer l’Etat pour des opérations sensibles ou secrètes.

L’idée peut paraître contre-intuitive s’agissant d’un pays dont le système politique est souvent assimilé à une « verticale » parfaite. Pourtant, si les grandes orientations en matière de politique étrangère émanent bel et bien du sommet, une multitude d’acteurs – et pas seulement étatiques – sont prêts à apporter leur contribution, en réponse à des ordres ou dans l’espoir d’une récompense future.

« Sans même parler de politique étrangère, les moyens de rendre service à l’Etat sont multiples : soutien aux pauvres, aux vétérans, financement d’un parti politique lié au pouvoir…, détaille Tatiana Stanovaya. Ces pratiques sont répandues dans le monde des affaires. Les intéressés peuvent certes espérer une rétribution, mais il s’agit avant tout d’obtenir des protections. Et sur le marché extérieur, Prigojine et Malofeev sont de loin les acteurs les plus importants. »

Crâne chauve et sourire avare

L’Afrique, au sujet de laquelle Moscou ne cache plus ses ambitions, est leur dernier terrain de jeu. Fin octobre 2019, les deux hommes étaient les vedettes du premier sommet Russie-Afrique organisé à Sotchi, sur les rives de la mer Noire. Chacun avec son style. M. Prigojine n’a pas quitté les coulisses – charge à ses lieutenants (l’activiste franco-béninois antisémite Kémi Séba, par exemple) de parler aux journalistes ou d’animer des tables rondes sur des thèmes tels que la souveraineté des Etats africains face à l’Occident ou la défense des « valeurs traditionnelles », pot-pourri de concepts tournant autour de la famille, déjà éprouvé pour séduire les conservateurs en Europe.

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