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Au Tchad, des banques de céréales transforment la vie des paysans

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La gestion des banques de céréales est, dans certains villages, un immense défi en raison de l’analphabétisme qui touche 75 % de la population tchadienne. Ici, en  janvier 2020 dans le village de Tchelmé.

Assis à l’ombre d’un bâtiment en pierre, une djellaba trop large sur les épaules, Zakaria Zachari se repose un peu, heureux de mesurer combien la vie de son village de Tchelmé a changé. Mais il sait aussi le temps qu’il a fallu pour que, sur sa terre sahélienne fragilisée par le dérèglement climatique et la désertification, le prix de la boule de mil qui nourrit midi et soir les familles ne dépende plus des usuriers de la ville.

Il y a quinze ans, quand les stocks étaient épuisés, à la saison des pluies, Zakaria Zachari prenait la route de Bitkine, à 7 kilomètres, avec sa femme. « On achetait le mil à un chef qui en stockait de grandes quantités, on le ramenait ici sur nos têtes, se souvient ce père de huit enfants. L’année suivante, il fallait le rembourser en lui donnant le double de l’emprunt. C’était beaucoup. » Ceux qui ne pouvaient payer étaient forcés de travailler dans le champ de leur créancier et d’abandonner leur récolte.

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Aujourd’hui, la famille de Zakaria Zachari mange à sa faim, ce qui n’est pas le cas d’un quart de la population du Tchad en insécurité alimentaire. Face à cette situation qui ne cesse de se dégrader au Sahel, les Nations unies espèrent mobiliser 2,4 milliards de dollars (quelque 2 milliards d’euros) lors de la table ronde ministérielle organisée ce mardi 20 octobre. Sur la zone, plus de 13 millions de personnes ont besoin d’aide d’urgence.

La clé du succès, à Tchelmé, c’est la création en 2005 d’une banque de céréales, l’une des premières de la province du Guéra. « Désormais, raconte l’agriculteur, je prends le mil ici sur place et je repars labourer. Et l’année d’après, je rembourse 10 coros – unité de mesure, équivalent à 25 kg – en plus des 40 empruntés », explique l’homme au visage émacié, membre du comité de gestion de la banque aux côtés de cinq autres paysans.

Manger sans se ruiner

Gérées par les villageois, les 357 banques de la province sont chapeautées par la Fédération des banques de céréales du Guéra. Un réseau qui permet à 260 000 personnes de manger sans se ruiner en remboursements à des taux raisonnables. Les banques en nature ont même réussi à composer avec certains chefs de village – qui jugeaient le paiement d’un intérêt contraire à la loi coranique – et peuvent reporter d’un an les remboursements en cas de mauvaise récolte. « Les intérêts servent à grossir les réserves pour permettre à plus de gens d’emprunter chaque année dans le village », souligne Youssouf Hamadène, paysan animateur des banques de céréales.

Membre de l’une des cinq associations locales auxquelles la fédération délègue progressivement la mission de superviser les banques, ce dernier est chargé depuis 2006 de faire le lien entre la fédération et quarante-cinq villages dispersés dans la brousse au sud de Mongo, le chef-lieu du Guéra, et de faire rentrer les graines dues. Une mission rémunérée entre 100 et 200 kg de céréales par an.

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Un travail compliqué par la corruption de quelques membres et l’analphabétisme, qui touche 75 % de la population tchadienne. Dans six villages de sa zone, personne n’est lettré. Alors, « il faut y aller assez régulièrement pour prendre note de toutes les entrées et sorties de grain », souligne l’animateur qui substitue les coups de fil aux visites lorsque, à la saison des pluies, certaines localités ne sont plus accessibles.

« Au début des années 2000, le FIDA [Fonds international de développement agricole] avait lancé un projet de banques de céréales, raconte Franco Martellozzo, le président de la fédération. A ce moment-là, je me suis dit que nos banques allaient disparaître, puisque eux disposaient de moyens et d’experts. En fait, après deux ans, c’est le projet du FIDA qui a commencé à battre de l’aile. Le directeur est venu me voir et m’a demandé si nous pouvions intervenir et s’occuper de leurs banques qui étaient en train de s’écrouler. »

« Des paysans engagés »

Prêtre jésuite italien installé depuis 1993 dans cette province dont la population est à 95 % musulmane, Franco Martellozzo a construit son réseau de banques autour d’animateurs bénévoles, rémunérés en mil par les banques. Pragmatique, l’homme a voulu installer une structure qui ne dépende de personne. « Ici, il faut des projets à très long terme pour voir une amélioration concrète. Cela veut dire que, pour salarier les animateurs, il faut le faire sur de longues années. Personne n’est prêt à financer ça », dit-il, conscient que les projets des ONG, durent rarement plus de trois ans.

Apprendre à manier la charrue est l’une des formations délivrées par la Fédération des banques de céréales. Ici, en janvier 2020 près du village de Tchelmé.

Youssouf Hamadène, animateur depuis 2006, confesse qu’il lui a fallu beaucoup de temps pour tisser une relation de confiance avec les différentes communautés dadjo, bidjo, migami, kenga, dangaléat… « Au départ, ils nous prenaient pour des agents de développement du Parsat [Projet d’amélioration de la résilience des systèmes agricoles au Tchad, financé par le FIDA et l’Etat tchadien] ou d’Oxfam ; ils étaient méfiants. Mais au fil du temps, ils se sont rendu compte que nous sommes des paysans engagés, justes là pour les aider », se souvient le père de sept enfants.

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La formule fonctionne même suffisamment bien pour que de grandes organisations fassent désormais appel à leurs services. Celles-là mêmes « qui dans certains villages concurrençaient le système des banques avec leurs distributions de mil gratuit », se souvient Wilfried Armel Mabondzo, anthropologue congolais, auteur d’une thèse sur les banques de céréales.

A plus de deux heures de piste de Tchelmé, au milieu des tiges de mil jaunies orphelines de leurs épis et des morceaux de terre nue, on aperçoit Oubi Bago, son forage d’eau potable, son grenier à céréales et son tentaculaire acacia. A l’ombre de ses feuilles, une cinquantaine de villageois assistent à une formation à la charrue à traction animale organisée par la fédération.

« Transpirer un peu pour avoir sa charrue »

« C’est destiné aux hommes, mais aussi et surtout aux femmes, car ce sont elles qui ont les journées les plus longues », lance l’animateur, en arabe, devant la petite assemblée. Sur trois jours, il enseignera des techniques agroécologiques et le maniement d’outils, qui ont déjà fait leurs preuves en permettant aux agriculteurs de labourer l’ensemble de leur champ et de doubler voire tripler ainsi leurs rendements.

Ici, contrairement aux formations organisées par le Programme alimentaire mondial (PAM) ou de l’ONG Oxfam, les villageois ne reçoivent pas de d’indemnités, ces fameux per diem versés en échange d’une simple présence. « Si vous voulez la formation, vous venez, ce n’est pas de l’argent qu’on va vous donner », explique Franco Martellozzo. Et pas de distribution de matériel gratuit, même si la fédération subventionne à hauteur de 50 % les charrues.

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« Notre philosophie, c’est de ne rien donner. Il faut que le paysan considère que c’est utile pour lui et transpire un peu pour avoir sa charrue, sinon il ne va pas même pas l’utiliser. Cela s’est déjà vu par le passé », justifie le prêtre italien. En deux ans, plus de 1 500 charrues ont été vendues.

Depuis 2017, le PAM, principal organisme de la région et prix Nobel de la paix cette année, rompu à l’urgence humanitaire, se tourne lui aussi vers ces stratégies de long terme dans le Guéra ; comme les bailleurs. Mais pour le président de la fédération, âgé de 82 ans, l’idéal serait « qu’il n’y ait plus d’intervention extérieure à terme, ni de structure étrangère car, à ce compte-là, ce n’est pas du vrai développement ».

D’autres pas ont été franchis dans les nombreux villages où les habitants ont pris conscience qu’il faut emprunter même après de bonnes récoltes, sans quoi le mil stocké pourrit. Lorsque la disette menacera à nouveau, des vivres seront ainsi disponibles. Un filet de sécurité face à l’imprévisibilité croissante des pluies dans le Sahel.

Dernière illustration en date : cette année, pour la première fois depuis longtemps, les premières gouttes sont tombées en mai, avant de se retirer un mois et demi durant ; puis de reprendre de plus belle mi-juillet, pour ne plus s’arrêter jusqu’à aujourd’hui.



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L’« affaire des diamants », le boulet du septennat giscardien

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Valéry Giscard d’Estaing, mort mercredi 2 décembre à l’âge de 94 ans, savait manier la litote avec talent. Il en fit la démonstration à propos de sa passion pour le continent africain, ses charmes et ses mystères, ses rites et ses intrigues : « C’est vrai que j’aime l’Afrique. Cet amour a eu des conséquences sur le cours de ma présidence », écrivait-il en 1991, dans Le Pouvoir et la vie, L’Affrontement, deuxième tome de ses Mémoires. De fait, l’Afrique provoquera, pour une bonne part, son échec de 1981.

Cette passion se noue en 1970, à l’occasion d’une première « expédition de chasse » en République centrafricaine, sur la trace des élans de Derby, ces grandes antilopes si habiles à échapper aux pisteurs. Alors ministre de l’économie et des finances, il y retournera en 1971 et en 1973, puis à deux reprises durant son septennat, en 1976 et 1978.

Il y découvre « cet immense continent, maternel et immuable, exactement semblable à ce qu’il était avant l’apparition de l’homme ». « J’étais à ce point séduit, ensorcelé peut-être, que parfois, le soir, avant de m’endormir dans ma chambre de l’Elysée, je m’imaginais y revenir pour un long séjour de plusieurs mois, lorsque j’aurais quitté ma fonction », confesse-t-il dans ses Mémoires.

Le sacre l’empereur financé par la France

Il apprend aussi à y connaître l’extravagant et redoutable président centrafricain, le maréchal Jean-Bedel Bokassa, qu’il gratifiera d’un mémorable « mon cher parent », lors de son premier voyage de chef d’Etat en terre africaine, en mars 1975. Dès lors, les frasques et les ruses de Bokassa ne cesseront d’empoisonner le septennat giscardien. En décembre 1977, quand bien même le président français n’y assiste pas, la France finance ainsi, sans compter, le sacre ridicule de l’empereur autoproclamé Bokassa 1er.

Jean Bedel Bokassa accueille Valéry Giscard d'Estaing sur le tarmac de l'aéroport de Bangui en République centrafricaine, en mars 1975.

Pis, en janvier 1979, une manifestation de lycéens dans la capitale centrafricaine est réprimée violemment et fait des dizaines de morts. Paris élude pendant des mois avant de se rendre à l’évidence : Bokassa a participé lui-même à la mise à mort de plusieurs lycéens en détention. Traitée de « protectrice du bourreau de Bangui » dans les colonnes du Monde, la France se doit de réagir. Quelques mois plus tard, en septembre, ce sont les militaires français de l’opération « Barracuda » qui détrônent l’empereur centrafricain et installent David Dacko à sa place.

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de la tradition à la loi, la lente marche des femmes vers l’émancipation

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Des femmes se rendent au marché de la ville d’Udier, au Soudan du Sud, en mars 2019.

La nuit tombe sur Juba, la capitale sud-soudanaise. Dans le studio d’Advance Youth Radio, Eva Lopa conclut Gender Talk 211, son émission hebdomadaire. Concentrée, elle salue ses invitées, une lycéenne poète et une représentante d’Okay Africa Foundation, qui viennent de discuter une heure avec les auditeurs. Les protections périodiques inabordables et le manque d’équipements sanitaires dans les établissements scolaires étaient au programme de ce rendez-vous où l’on parle de la place des femmes dans la société, de leur contribution à la lutte de libération du Soudan du Sud ou encore des règles.

Les micros coupés, la discussion continue ce soir d’octobre, car les règles, et la façon dont leur arrivée est perçue, en disent long sur le sort des filles au Soudan du Sud. « Ici, on est considérées comme mariables dès qu’on a nos règles ! », lance Kiden, d’Okay Africa Foundation, une ONG sud-soudanaise qui défend les droits des femmes. « Et les filles mariées avant l’âge, personne ne les écoute, elles n’ont pas de voix » renchérit Anek, la lycéenne.

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Parfois, son ONG a même du mal à apporter son soutien car « les victimes refusent notre aide pensant que, puisque c’est la culture, c’est acceptable », déplore Kiden, qui se bat pourtant pour faire évoluer les mentalités dans ce pays où 52 % des filles ont été mariées avant leurs 18 ans (chiffre des Nations unies en 2017), et où seulement 1,3 % d’entre elles sont encore scolarisées à 16 ans contre 10,3 % des garçons du même âge (chiffre des Nations unies en 2018).

Le Soudan du Sud s’est pourtant doté d’un arsenal juridique favorable à l’égalité des sexes. La Constitution – transitoire – garantit dans son article 15 qu’« aucun mariage ne soit entrepris sans le consentement libre et entier de l’homme et de la femme ayant l’intention de se marier ». Très fort, le texte oublie quand même de poser un âge légal et se réfugie derrière un « âge mariable »…

« Une épouse et une mère »

Or, la Convention des droits de l’enfant, qui fixe cet âge légal de mariage à 18 ans, et la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination contre les femmes (Cedaw) ont beau être venues compléter ce texte fondateur, elles n’ont pas vraiment fait avancer les mentalités.

Aujourd’hui encore, « une fillette grandit ici pour devenir une épouse et une mère », résume Eva Lopa. D’ailleurs, la journaliste se souvient comment son père, le journaliste légendaire Alfred Taban, disparu en 2019, la poussait à « devenir pilote, astronaute… tout ce dont je rêvais. Ma mère, elle, s’inquiétait que je ne sache pas cuisiner et se demandait comment j’allais trouver un mari… ». Aujourd’hui, avec ses amies, Eva Lopa « anime des conversations sur le fait qu’il faut éduquer les filles et les garçons de la même manière, pour donner de l’espoir aux jeunes ».

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Fondatrice de la plate-forme Gender Talk 211, Aluel Atem, se souvient que ces « espaces de soutien et de discussions en ligne » ont d’abord eu pour but de « répondre aux attaques et au harcèlement » dont certaines étaient victimes du fait de leur positionnement féministe.

Autrice d’un blog, militante de terrain et sur les réseaux, consultante pour diverses organisations dont l’United States Institute of Peace (USIP), Aluel Atem est née pendant la seconde guerre civile soudanaise (1983-2005), dans un camp de réfugiés en Ethiopie, de parents tous deux engagés aux côtés de John Garang dans le Mouvement de libération du peuple du Soudan (Splam), qui a signé l’accord de paix global en 2005 avec Khartoum, ouvrant la voie à l’indépendance du Soudan du Sud en 2011.

Le lévirat, une pratique courante

« Je tiens ma flamme de ma mère, qui était membre du Katiba Banat [“le bataillon des filles” en arabe]. Des jeunes femmes perçues comme des parias de la société à force de défier les stéréotypes », raconte la blogueuse pour qui cette participation des femmes à la lutte de libération « est le chapitre manquant » de l’histoire officielle du pays.

Les femmes y ont pourtant joué un rôle significatif, comme le rappelle Esther Soma, autrice d’un rapport publié en mars par l’ONG Oxfam sur la participation des femmes dans les processus de paix au Soudan du Sud. « Quand la lutte de libération a commencé, beaucoup d’hommes sont partis se battre et, si officiellement les femmes ont pris en main le foyer, certaines sont aussi allées au combat, explique-t-elle. Elles ont formé des associations humanitaires pour soutenir la rébellion et subvenir à leurs propres besoins. Une fois les négociations de paix entamées, elles ont demandé à être incluses. »

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Mais là encore, la réalité ne suit pas les textes. Car si un quota de 25 % de participation des femmes au gouvernement a bien été inscrit dans la Constitution du Soudan du Sud en 2005 (passé à 35 % en 2018), il n’est pas respecté.

L’historienne Stéphanie Beswick estimait en 2001 que « l’échec relatif des pratiques traditionnelles, du fait de la guerre civile » a aussi été un facteur de transformation des rapports de genres dans le pays. Ce fut le cas du lévirat, également désigné par l’expression « Wife Inheritance » (« héritage d’épouse »). Cette pratique courante au Soudan du Sud veut que lorsqu’un homme décède, sa veuve n’a d’autre choix que d’être « remariée » à son frère ou à un autre membre masculin de la famille de son mari, qui hérite aussi des biens et des enfants du défunt.

Polygamie et système de la dot

Cette tradition, qui au départ voulait assurer « qu’une femme ne soit jamais sans mari pour s’occuper d’elle et de ses enfants » a été mise à mal dans les années 1990. Des veuves sud-soudanaises réfugiées dans le nord du Kenya, loin de leur belle-famille et livrées à elles-mêmes après la disparition de leurs maris, ont remis en cause le modèle. Ensuite, les « nouvelles cultures étrangères apportées par les ONG » se sont engouffrées dans la brèche, analyse l’historienne.

Mais il reste un long chemin car, bien qu’atténuées, ces « normes culturelles patriarcales oppressives sont toujours en place », déplore Aluel Atem, qui pointe justement du doigt le lévirat, encore largement appliqué, tout comme la polygamie et le système de la dot. Cette dernière coutume « fait que la communauté exerce un droit sur les femmes, en est propriétaire », précise-t-elle.

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Calculée en bétail chez les Dinka, les Nuer et nombre d’autres ethnies sud-soudanaises, la dot est payée par la famille élargie du marié à celle de son épouse. Si cette dernière souhaite plus tard divorcer, elle doit obtenir l’aval de ses parents, oncles, frères, voire cousins pour qu’ils « remboursent » cette dot. Ce qui rend les divorces très difficiles.

Largement relayée sur Internet et dans les médias internationaux, l’histoire du mariage de Nyalong Ngong Deng, jeune fille originaire de Yirol qui avait 16 ou 17 ans en 2018, illustre à elle seule l’écart entre les normes en vigueur dans les villages et les lois du pays. La famille de Nyalong avait entamé les négociations traditionnelles en vue de son mariage et six hommes étaient en compétition pour l’épouser.

« Des marchandises communautaires »

Tout cela se passait dans la sphère privée d’une famille, d’un clan avant que la publication sur Facebook d’une photo de Nyalong, détaillant les offres de dot record des différents aspirants, ne fasse scandale. Une femme « mise aux enchères de façon barbare sur Facebook » ont alors titré plusieurs sites d’information.

Eva Lopa, qui s’était d’ailleurs engagée dans la campagne pour sauver Nyalong, se souvient avoir dû affronter les défenseurs d’une certaine idée de la culture sud-soudanaise. D’ailleurs, malgré l’émotion suscitée, personne n’a empêché le mariage de la jeune fille à l’homme d’affaires Kok Alat, âgé de 50 ans, moyennant une dot de 500 vaches, 3 véhicules V8 et 10 000 dollars.

En avril 2019, suite au meurtre d’une jeune fille ayant refusé un mariage arrangé, Amnesty International avait à nouveau tenté d’attirer les regards, dénonçant « cette pratique patriarcale » qui traite les filles comme « des marchandises communautaires ».

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Face à ces résistances, Victoria John Angelo, une célibataire de 27 ans, veut garder espoir. Gérante d’un hôtel-restaurant à Juba, et également en charge des activités de consolidation de la paix dans son village d’origine, Terekeka, à 80 kilomètres au nord de Juba, pour la Whitaker Foundation, c’est elle qui subvient aux besoins de ses deux frères et sœurs, de sa mère et d’une jeune femme qu’elle a sauvée d’un mariage forcé.

La jeune femme note un changement suite aux ateliers et discussions conduits dans les villages. Etant elle-même un exemple de femme indépendante, éduquée, capable de gagner de l’argent en travaillant, elle vante les mérites d’envoyer les filles à l’école plutôt que de les marier, rappelant qu’« elles pourront ainsi acheter des vaches avec leur salaire ». Une petite musique qui s’installe doucement, certes, mais où chaque victoire est un destin de femme changé.



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comment la recherche tente de décrypter nos perceptions

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En juin, Emmanuel Macron accusait en bloc « le monde universitaire », « coupable » selon lui d’« encourage[r] l’ethnicisation de la question sociale », et de conduire au séparatisme. Ce qu’a repris à son compte, le 25 octobre, le ministre de l’éducation nationale, Jean-Michel Blanquer. Pour l’historien Pap Ndiaye, auteur en 2008 de La Condition noire. Essai sur une minorité française (Calmann-Levy, disponible en poche), « les positions de recherche se trouvent caricaturées, jusqu’à emprunter au vocabulaire de l’extrême droite, comme l’islamo-gauchisme. On n’est plus dans le débat, mais dans l’anathème », estime-t-il. Mais que se passe-t-il vraiment dans l’université ?

Episode 1 François Gemenne : « L’universalisme français a perdu sa dimension universelle et cosmopolite »

Des intellectuels, des chercheurs ou des psychanalystes reprochent au recours à la « race » d’occulter les luttes sociales traditionnelles et d’essentialiser les communautés, comme cela a pu être le cas de certains militants radicaux telle Houria Bouteldja, auteure du très controversé Les Blancs, les Juifs et nous (La Fabrique, 2016). La majorité des travaux sur la race restent toutefois prudents et aussi paradoxal que cela puisse paraître, renvoient non pas à une réalité biologique sur laquelle tout le monde s’accorde pour dire qu’elle n’existe pas, mais bien à une catégorie sociale.

« Désigner la position sociale »

« Quand on utilise les expressions personnes non blanches ou personnes blanches », écrit dans Race (Anamosa, 2020) Sarah Mazouz, sociologue chargée de recherches au CNRS, on ne cherche pas à caractériser la couleur de peau, mais à désigner la position sociale que les unes et les autres occupent en fonction de la manière dont les processus de racialisation opèrent dans un contexte particulier. Travailler sur la racialisation permet ainsi de voir par exemple que, selon les contextes, toutes les personnes qui ont la peau blanche ne sont pas catégorisées comme telles et ne bénéficient pas des privilèges qui reviennent à celles et ceux définis comme blanc.he.s. » Raison pour laquelle ces travaux ne parlent pas « des » Noirs ou « des » Blancs, mais de la condition noire ou de la condition blanche. Aux Etats-Unis, par exemple, les Irlandais ou les Italiens ont longtemps été exclus des Blancs, ainsi que le détaille dans son Histoire des Blancs l’historienne Nell Irvin Painter (Max Milo, 2019). Car être « blanc », signifiait être en position de domination.

Episode 2 Lilian Thuram : « Pour ne pas avoir conscience qu’il y a un privilège blanc, il faut être blanc »

Dans l’ouvrage De quelle couleur sont les Blancs dirigé par Sylvie Laurent et Thierry Leclère (La découverte, 2013), quand on demande à l’historien Gérard Noiriel « qu’est-ce qu’être blanc ? », il répond que cette question « n’a rien de scientifique ». Et à ses yeux, « la racialisation du discours public contribue à l’enfermement identitaire de la fraction déshéritée de la jeunesse populaire. Privés de toute possibilité de diversifier leurs appartenances et leurs affiliations, ces jeunes intériorisent un vocabulaire racial qu’ils n’ont pas inventé, mais dans lequel ils se reconnaissent, ce qui explique qu’ils puissent se représenter le monde social de manière binaire et ethnicisée ». Ce qui signifierait donc bien une ethnicisation de la question sociale, celle-là même que le chef de l’Etat dénonçait en juin et à laquelle, selon Gérard Noiriel et Stéphane Beaud dans une tribune publiée dans Le Monde, il aurait lui-même contribué en employant à plusieurs reprises l’expression de « mâle blanc ». Reste qu’à partir des mêmes contenus, l’analyse peut aussi différer…

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