Suivez-nous

Afrique

Au Sénégal, la lutte contre les grossesses précoces passe par l’éducation des enfants et des familles

Publié

sur


Une jeune fille de 17 ans, enceinte de 8 mois après un viol, à la Maison rose de Guédiawaye, au Sénégal, le 7 janvier 2020.

Au Sénégal, la courbe des agressions sexuelles grimpe en flèche depuis quelque temps. « Rien que ce matin, j’ai eu deux nouveaux cas de grossesses issues de viol. L’une des jeunes filles a 17 ans », déplore Sedouma Yattara, gynécologue à l’hôpital Roi-Baudouin de Guédiawaye, en banlieue de Dakar. Sur 1 977 accouchements enregistrés par l’hôpital depuis le début de l’année, 243 concernaient des mineures, dont deux patientes de moins de 14 ans. Avec un bassin non préparé, le recours à une césarienne est souvent impératif. « En plus, ces jeunes filles nous arrivent dans un état psychologique déplorable. Parfois elles ont tenté d’avorter clandestinement, ce qui peut causer des hémorragies ou des infections », souligne le praticien.

Les jeunes filles sont doublement victimes. De leur bourreau et de l’exclusion, familiale et sociale. A en croire Awa Cissé, chargée de l’enfance à l’Association des juristes sénégalaises (AJS), « beaucoup de mineures sont incarcérées pour avortement ou infanticide ; le débat pour autoriser l’avortement en cas de viol ou d’inceste est posé depuis des années, mais rien ne change alors qu’il faudrait sauver ces jeunes filles ». Bien que le Sénégal ait ratifié en 2005 le protocole de Maputo sur les droits des femmes en Afrique, l’avortement reste interdit, sauf si un danger pour la vie de la mère est prouvé.

Lire aussi Au Ghana, les associations craignent une hausse des grossesses précoces à cause du coronavirus

Mona Chasserio, la fondatrice de la Maison rose de Guédiawaye, un centre d’accueil des femmes ayant subi des violences, se rappelle une victime de viol psychologiquement instable et se roulant par terre à longueur de journée car elle ne voulait pas de son enfant. Même elle ne fut pas autorisée à avorter.

Face à ce blocage, la prévention s’impose de plus en plus dans un pays où le phénomène des grossesses précoces reste massif. Rien qu’en 2019, « 1 321 cas de grossesses d’adolescentes âgées entre 12 et 19 ans ont été recensés », selon un rapport du Groupe pour l’étude et l’enseignement de la population (GEEP). L’enquête, qui a couvert la quasi-totalité du réseau scolaire, montre que près d’un établissement sur deux est touché. Pour contrer la tendance, les campagnes de sensibilisation visent à lever le tabou sur l’éducation sexuelle et à maintenir les jeunes filles à l’école.

« Les proches ne jouent pas toujours leur rôle »

C’est une des missions que s’est données Aida Diouf à Pikine, une localité proche de Guédiawaye. Cette « badiene gokh » (marraine de quartier) visite des centres d’adolescents pour parler de sexualité et de santé de la reproduction. Elle s’attache à créer une relation de confiance avec les jeunes, y compris les enfants, qu’elle encourage à mieux connaître leur corps. « Avant de leur demander de faire attention, il faut les préparer aux transformations de la puberté », martèle Mme Diouf, qui éduque les filles comme les garçons et enseigne à ces derniers leur responsabilité face à la grossesse. Cette démarche ne va pas forcément de soi dans une société sénégalaise marquée par le poids des traditions et de la religion : les filles sont souvent tenues pour principales responsables en cas de grossesse précoce.

Lire aussi La Côte d’Ivoire encore loin du « zéro grossesse » à l’école

Ces tabous, Fatoumata Faty s’efforce aussi de les lever, à 350 km de là. Professeure dans un lycée de Sedhiou, en Casamance (sud), elle a choisi d’élargir le périmètre de ses actions de sensibilisation en y incluant les familles. Dans cette région qui concentre 15 % des cas recensés dans le pays, d’après le GEEP, il fallait innover. L’enseignante intervient donc directement auprès de l’entourage. D’abord pour plaider le maintien des filles dans le cercle familial et scolaire. Mais aussi pour inciter les parents à faire davantage de prévention. « Malheureusement, les proches ne jouent pas toujours leur rôle. Ils s’interdisent d’aborder la question de la sexualité avec les enfants et laissent ces derniers tout découvrir par eux-mêmes. N’est-ce pas cela le plus grave ? » se demande Mme Sy, qui se souvient de jeunes regardant des vidéos pornographiques sur un téléphone dans la cour de récréation.

Les autorités se sont également saisies du sujet. « Depuis 2012, chaque inspection académique compte un bureau genre, et des cellules genre ont été installées dans tous les établissements », précise Marie Sidy Faye, conseillère technique au ministère de l’éducation. Et dans les programmes scolaires, le cours sur l’éducation à la vie familiale intègre désormais un volet relatif à la sexualité. La santé de la reproduction est notamment abordée en économie familiale et en sciences.

« L’Etat a aussi sa part de responsabilité »

Ces différentes structures permettent au ministère de collecter des données et de prendre en charge les jeunes filles enceintes pour éviter le décrochage scolaire. « Le plus souvent, c’est la honte et le regard de leurs camarades qui les poussent à abandonner après l’accouchement. Alors il faut essayer de les faire rêver pour les motiver à revenir », confie Mme Faty, membre de la cellule genre de son établissement à Sédhiou. Malgré une circulaire de 2007 qui permet aux jeunes filles enceintes de retourner à l’école, l’étude du GEEP pointe un taux d’abandon supérieur chez les filles à partir de la classe de troisième.

« L’Etat a fait un grand bond sur le sujet », souligne Thiaba Sembene, du réseau Siggil Jigeen, une ONG qui lutte pour le droit des femmes : « Mais ces initiatives doivent être renforcées par nos ressources locales. On compte souvent sur les partenaires techniques et financiers et, très vite, les moyens finissent par manquer. »

Lire aussi Au Tchad, comment se reconstruire après les dégâts d’une grossesse précoce

Cette politique volontariste de l’Etat vient parfois se briser sur les problèmes « classiques » du système éducatif sénégalais. « Entre les grèves cycliques, le déficit de professeurs, les abris provisoires qui servent d’école, la distance à parcourir pour aller étudier, le manque de salles de classe qui contraint les élèves à passer leurs heures de permanence dans la cour, l’Etat a aussi sa part de responsabilité dans la hausse des grossesses précoces », estime Thierno Ndao, le porte-parole de l’Union nationale des parents d’élèves et d’étudiants du Sénégal (Unapees).

A ce tableau compliqué peut venir s’ajouter la précarité des familles, notamment en milieu rural. Considérées comme un poids pour le foyer ou une bouche de trop à nourrir, certaines jeunes filles se retrouvent mariées avant l’âge légal de 16 ans. Un destin qui fut celui de Coumba (son prénom a été changé), mariée à 12 ans avant de fuir son Fouta natal, dans le nord du Sénégal. Aujourd’hui âgée de 17 ans, elle vit avec sa fille de 5 ans à la Maison rose de Guédiawaye. « Au début, je ne voulais pas de cet enfant. Mais ici j’ai appris à me relever et j’ai tout de suite souri en voyant mon bébé la première fois », se souvient-elle.



Via LeMonde Afrique

Annonce
Cliquez pour commenter

Laisser une Réponse

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Afrique

Donald Trump affirme qu’il va « retirer le Soudan de la liste des Etats soutenant le terrorisme »

Publié

sur


Donald Trump à ouvert la voie au retrait du Soudan de la liste noire américaine des Etats soutenant le terrorisme, lundi 19 octobre, un tournant aussitôt salué par Khartoum, qui réclamait la levée de cette lourde sanction en vigueur depuis 1993 et synonyme d’entrave aux investissements pour ce pays pauvre. « Excellente nouvelle ! Le nouveau gouvernement du Soudan, qui fait de vrais progrès, a accepté de payer 335 millions de dollars [environ 285 millions d’euros] aux victimes américaines du terrorisme et à leurs familles. Une fois versés, je retirerai le Soudan de la liste des Etats soutenant le terrorisme », a tweeté le président des Etats-Unis, sans préciser de calendrier.

« Merci beaucoup président Trump ! », a aussitôt répondu sur Twitter le premier ministre soudanais, Abdallah Hamdok. « Nous sommes sur le point de nous débarrasser de l’héritage le plus lourd du régime défunt », a dit celui qui dirige un gouvernement de transition depuis la chute de l’autocrate Omar al-Bachir en 2019. L’Union européenne (UE) s’est aussi réjouie d’une décision « capitale » qui « renforce l’intégration » du Soudan « dans la communauté internationale et son accès à l’économie mondiale ».

Lire aussi Le Soudan et l’Algérie, nouveaux centres d’intérêt de la diplomatie américaine en Afrique

Le chef de la diplomatie américaine, Mike Pompeo, avait évoqué en septembre un projet d’accord prévoyant le versement sur un compte bloqué de ces indemnités soudanaises pour les familles des victimes des attentats perpétrés en 1998 par la nébuleuse djihadiste Al-Qaïda contre les ambassades des Etats-Unis au Kenya et en Tanzanie, qui avaient fait plus de 200 morts. Le Soudan, jadis paria de la communauté internationale pour avoir accueilli le chef d’Al-Qaïda Oussama Ben Laden dans les années 1990, a été condamné à verser de telles indemnisations par la justice américaine. D’après l’accord, ces fonds ne seront toutefois transférés aux plaignants qu’une fois que le Soudan aura été retiré de la liste noire. Mike Pompeo avait dit le mois dernier que cela interviendrait « très probablement » avant fin octobre.

« Nous exhortons le Congrès à adopter immédiatement la loi nécessaire pour mettre en œuvre l’accord », a dit Edith Bartley, porte-parole des familles des Américains tués à l’ambassade de Nairobi. « Cet accord ne peut pas être victime des blocages et querelles des élus », a-t-elle estimé, alors qu’une poignée d’influents sénateurs démocrates ont jusqu’ici exprimé leurs réserves. Malgré des négociations bien avancées, Abdallah Hamdok avait accusé le 11 octobre les Etats-Unis de mettre en danger la démocratisation de son pays, semblant ainsi s’agacer d’un revirement ou d’un retard américain. Khartoum assure en effet depuis le mois dernier avoir réuni le montant des indemnités.

Pressions pour un accord avec Israël

Parallèlement, Washington a multiplié les pressions pour que Khartoum normalise ses relations avec Israël avant l’élection présidentielle américaine du 3 novembre, comme l’ont fait ces dernières semaines les Emirats arabes unis et Bahreïn. L’administration Trump, sans nier cette demande insistante, assure qu’aucun lien direct n’existe avec la levée des sanctions, mais plusieurs observateurs et médias ont rapporté le contraire. Lundi, ni la Maison Blanche ni Khartoum n’ont évoqué un éventuel accord israélo-soudanais.

Fin août, Abdallah Hamdok avait douché les espoirs américains en affirmant, lors d’une visite de Mike Pompeo à Khartoum, qu’il n’avait « pas de mandat » pour trancher cette question sensible. Les tractations se sont néanmoins poursuivies en coulisses avec des positions peut-être moins figées et de possibles divisions sur ce sujet épineux entre les civils et les militaires. Le général Abdel Fattah al-Burhane, chef du Conseil souverain au Soudan, avait en effet rencontré en février le premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, avant de discuter en septembre avec une délégation américaine du « rôle » du Soudan dans « l’avenir de la paix arabo-israélienne ».

Article réservé à nos abonnés Lire aussi Le secrétaire d’Etat américain, Mike Pompeo, ne parvient pas à trouver de nouveaux alliés arabes à Israël

Les Etats-Unis avaient renoué avec Khartoum, déjà, sous l’ex-président démocrate Barack Obama, lorsque Omar al-Bachir avait commencé à coopérer dans la lutte antiterroriste et joué le jeu de la paix au Sud-Soudan. La révolution qui a balayé Omar al-Bachir n’a fait qu’accélérer le mouvement. Les Etats-Unis ont « une fenêtre unique et étroite pour soutenir le gouvernement de transition dirigé par un civil au Soudan, qui s’est enfin débarrassé de la dictature islamiste », avait écrit Mike Pompeo dans une lettre à des sénateurs en septembre.

Le Monde avec AFP





Via LeMonde Afrique

Continuer La Lecture

Afrique

un nouveau mort lors de manifestations

Publié

sur


Carcasse d’un bus incendié par des manifestants qui protestaient contre la décision du président Alassane Ouattara de se présenter pour un troisième mandat, à Abidjan, le 19 octobre 2020.

Une personne est morte et plusieurs ont été blessées lors de manifestations de l’opposition à deux semaines de l’élection présidentielle en Côte d’Ivoire, où une mission diplomatique ouest-africaine a appelé pouvoir et opposants à faire des « efforts considérables ».

« Il y a eu un mort (…) et une dizaine de blessés graves » à Bounoua (60 km à l’est d’Abidjan), ancien fief de l’ex-première dame Simone Gbagbo, a affirmé à l’AFP Jean-Paul Améthier, maire (opposition) de cette ville, accusant les forces de l’ordre d’en être responsable.

Lire aussi En Côte d’Ivoire, des violences ethniques à Bongouanou, à quinze jours de la présidentielle

Les manifestants, jeunes pour la plupart, avaient bloqué la route qui relie Abidjan au Ghana pour « respecter le mot d’ordre de boycott » de l’opposition, a poursuivi le maire. Ils ont été dispersés par les forces de l’ordre. « La situation est revenue au calme en début d’après-midi », selon le maire.

A Abidjan, des échauffourées ont eu lieu dans la matinée entre les forces de l’ordre et des étudiants en grève qui manifestaient à l’appel de la puissante Fédération estudiantine et scolaire de Côte d’Ivoire (Fesci), proche de l’opposition, pour protester contre des frais scolaires et universitaires, a constaté un journaliste de l’AFP. Les étudiants ont incendié un bus et deux voitures dans le quartier de Riviera 2. Des incidents ont aussi eu lieu à Dabou (50 km d’Abidjan), Divo (200 km d’Abidjan) et à Yamoussoukro, selon des témoins et une source sécuritaire.

Boycott de l’opposition

Ces nouvelles violences surviennent après qu’au moins deux personnes sont mortes ce week-end dans des affrontements intercommunautaires liés à la situation politique à Bongouanou (200 km au nord d’Abidjan), fief d’un des candidats de l’opposition, Pascal Affi N’Guessan, ancien premier ministre de Laurent Gbagbo.

L’opposition a appelé le 15 octobre ses militants à boycotter les opérations électorales et la campagne, en affirmant ne pas être « concernée » par le « processus électoral ». L’opposition n’a toutefois pas encore retiré formellement ses candidats pour le scrutin présidentiel du 31 octobre.

Lire aussi Côte d’Ivoire : l’opposition se retire du processus électoral et met la pression sur Alassane Ouattara

Laissant planer le doute sur un boycott de l’élection depuis des semaines, elle demande une réforme du Conseil constitutionnel et de la Commission électorale indépendante, « inféodés » au pouvoir selon elle.

Une mission diplomatique de la Communauté des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cédéao), qui a rencontré dimanche et lundi le pouvoir et l’opposition, « a exhorté candidats et les partis politiques à faire des efforts considérables pour parvenir à un accord concernant l’élection ».

Une quinzaine de morts depuis août

Dirigée par la ministre ghanéenne des affaires étrangères Shirley Botchway, la délégation de la Cédéao, en mission à Abidjan pour la deuxième fois en une semaine, a aussi « exhorté les candidats [d’opposition] à reconsidérer sérieusement leur décision de boycotter l’élection et l’appel à leurs partisans à se lancer dans la désobéissance civile pour protester contre le processus électoral ».

L’opposition estime que le président Alassane Ouattara n’a pas le droit de se présenter à un troisième mandat et conteste le rejet des candidatures de poids lourds de la politique ivoirienne, notamment celles de l’ancien président Laurent Gbagbo et de l’ancien chef rebelle et ex-premier ministre Guillaume Soro.

Lire aussi Côte d’Ivoire : à deux semaines de la présidentielle, l’opposition reste engluée dans ses atermoiements

Elu en 2010 et réélu en 2015, Ouattara avait annoncé en mars qu’il renonçait à briguer un troisième mandat, avant de changer d’avis en août, après le décès de son dauphin désigné, le premier ministre Amadou Gon Coulibaly.

La loi fondamentale ivoirienne prévoit un maximum de deux mandats, mais le Conseil constitutionnel a estimé qu’avec la nouvelle Constitution adoptée en 2016, le compteur des mandats de M. Ouattara a été remis à zéro.

Lire aussi Côte d’Ivoire : Alassane Ouattara, un président candidat en campagne avant l’heure

Une quinzaine de personnes sont mortes en août dans des violences survenues dans le sillage de l’annonce de sa candidature et des échauffourées ont eu lieu dans plusieurs localités après l’annonce par le Conseil constitutionnel de la liste des candidats retenus pour le scrutin.

Les craintes de violences sont grandes pour la présidentielle du 31 octobre, dix ans après la crise post-électorale de 2010-2011, née du refus du président Laurent Gbagbo de reconnaître sa défaite électorale face à Alassane Ouattara, qui avait fait quelque 3 000 morts et qui était survenue après une décennie de tensions.

Le Monde avec AFP



Via LeMonde Afrique

Continuer La Lecture

Afrique

à dix jours de l’élection, Abidjan retient son souffle

Publié

sur


Manifestation de l’opposition, à l’arrivée d’une délégation de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Oueste, à Abidjan, le 18 octobre.

Les bouts de bois et le sol noircis fument encore. Le 19 octobre, dans plusieurs localités de Côte d’Ivoire, de jeunes hommes ont érigé et enflammé des barrages de bric et de broc pour manifester leur colère contre la tenue de l’élection présidentielle prévue le 31 octobre et dont l’opposition appelle au boycott.

« C’est la goutte de trop », souffle Mamadou Habib, laveur de voitures dans le quartier d’Anono, à Abidjan, juste en face du lieu des affrontements avec la police qui a éparpillé les manifestants à l’aide de gaz lacrymogène. « Cette semaine, je gagne encore un peu d’argent, je fais mes provisions et je me mets en route », prévoit-il. Cap sur la capitale administrative Yamoussoukro, où il s’estime en sécurité auprès de sa famille.

Lire aussi Côte d’Ivoire : l’opposition se retire du processus électoral et met la pression sur Alassane Ouattara

Comme lui, de nombreux Abidjanais ont prévu de faire leurs valises et de retourner au village, persuadés que la capitale économique ivoirienne connaîtra de nouveaux affrontements et des pillages. Ces derniers jours, la situation s’est envenimée. Les violences interethniques sur fond d’opposition politique, semblables à celles observées en août qui avaient coûté la vie à une quinzaine de personnes, ont repris dès le début de la campagne électorale, le 15 octobre, faisant au moins quatre morts et de nombreux dégâts matériels.

Les militants de l’opposition ont aussi répondu au mot d’ordre du « boycott actif » lancé par Henri Konan Bédié (Parti démocratique de Côte d’Ivoire, PDCI) et Pascal Affi N’Guessan (Front populaire ivoirien, FPI), en détruisant officiellement seize centres de retrait des cartes d’électeur, plutôt « des dizaines et des dizaines », selon un observateur étranger. A cela se sont ajoutées les revendications de syndicats étudiants entraînant des échauffourées dans les écoles du pays le 19 octobre, et des violences le lendemain sur le campus de l’université Félix-Houphouët-Boigny, à Abidjan.

« En un soir tout peut basculer »

Un contexte préélectoral tendu qui rappelle de mauvais souvenirs à Diane Kacou. La jeune femme de 29 ans, qui réside à Yopougon, le bastion de l’ancien président Laurent Gbagbo [il vit à Bruxelles dans l’attente d’un possible appel de la Cour pénale internationale (CPI)] évoque son « traumatisme » et des « séquelles morales » quand elle repense aux violences post-électorales de 2010-2011 qui ont secoué son quartier et la Côte d’Ivoire causant la mort d’environ 3 000 personnes.

Se rappelant « qu’en un soir tout peut basculer », Diane Kacou préfère partir « avant que les choses sérieuses ne commencent », explique-t-elle. Elle s’en va rejoindre son père, Ahoussou Kacou, qui a pris la décision de quitter Abidjan pour leur village natal d’Adiaké, à 90 kilomètres d’Abidjan « dès que Ouattara a annoncé qu’il serait finalement candidat [le 6 août] ». Loin d’Abidjan et de leur bureau de vote, ni le père, ni la fille n’iront mettre un bulletin dans l’urne le jour du scrutin.

Lire aussi Côte d’Ivoire : la candidature d’Alassane Ouattara, « cas de force majeure » ou « combat de trop » ?

Un « crève-cœur » pour Florentine Djiro, qui, elle non plus, n’ira pas voter. Pourtant, des mois durant, elle a encouragé son entourage à s’inscrire sur les listes électorales, qui comptent aujourd’hui 7,5 millions d’électeurs. Mais pour cette responsable d’ONG, les derniers développements l’ont poussé à fuir Abidjan, « le cœur du pouvoir », dit-elle, pour rejoindre San Pedro, la deuxième ville économique du pays, où aucun incident n’a été signalé jusqu’à présent. « Quand j’ai vu l’opposition lancer la phase active de la désobéissance civile et du boycott, je me suis dit que ça pourrait exploser à n’importe quel moment », confie-t-elle.

Le jour de son départ, à la mi-octobre, la gare routière d’Adjamé, l’une des plus importantes de la capitale économique ivoirienne d’où partent jour et nuit des bus vers l’intérieur du pays, était « bondée » se souvient-elle, « il y avait l’affluence d’un jour de fête ».

Un bus incendié devant une affiche de campagne du président Alassane Ouattara, à Abidjan, le 19 octobre.

La méthode du « wait and see »

Lucien (le prénom a été changé), lui, n’a pas eu cette chance. Cet électeur déçu de Ouattara qu’il avait choisi en 2010 « parce qu’il avait promis l’école et l’accouchement gratuits », s’est dévoué pour garder la maison familiale dans le quartier de Yopougon Gesco, par peur des incendies et des pillages, dénominateur commun à chaque flambée de violences dans le pays. Par prudence, sa femme et ses cinq enfants, pourtant scolarisés à deux pas de la petite maison, sont partis au village un mois avant l’élection.

Pour sa sécurité, Lucien n’a pas les moyens de certains Abidjanais des quartiers plus huppés, qui rehaussent les murs et achètent des barbelés pour éviter les intrusions et se protéger des balles perdues. Pas de provisions non plus : il vivra comme d’habitude, au jour le jour.

Lire aussi « Chacun est enfermé chez lui » : Beverly Hills, ghetto doré d’Abidjan

Des stocks, Tania Diallo en a prévus pour son mari qui ne pourra pas l’accompagner en France. Tout au long de l’année, celle qui est responsable digitale d’un grand groupe de communication ivoirien a adopté la méthode du « wait and see » : « Tant qu’il n’y a pas d’alertes, il n’y a pas de raison de s’inquiéter », se disait-elle.

Et si la jeune femme avait jugé le début de l’année plutôt rassurant, avec l’annonce du président Ouattara de passer le relais à une nouvelle génération, le décès soudain en juillet de son successeur désigné Amadou Gon Coulibaly a entamé l’optimisme de la jeune femme, et l’a poussée à envisager un départ. « C’est avant tout pour mes deux bébés que je pars, confie-t-elle, je n’ai pas envie de connaître de pénurie d’eau ou d’électricité dans un Abidjan sous tension. » Et le contexte sanitaire difficile en France ne l’impressionne guère, elle y restera « au moins quelques semaines » en attendant que la situation revienne à la normale en Côte d’Ivoire.

« J’ai le sentiment de quitter le navire »

Marquées par les crises politiques ivoiriennes du début des années 2000 où de nombreux expatriés avaient dû être hélitreuillés puis rapatriés d’urgence, plusieurs entreprises étrangères ont préféré rappeler leurs employés quelques jours avant le scrutin.

Alice (le prénom a été changé) travaille pour un grand groupe français à Abidjan et savait qu’elle devrait « potentiellement » partir quelques jours. Mais le 20 septembre, lorsque l’opposant Henri Konan Bédié appelle à la « désobéissance civile », son entreprise décide de précipiter son départ. « Blasée », la jeune française est alors contrainte de quitter Abidjan pour Accra, la capitale ghanéenne, laissant tous ses collègues ivoiriens sur place. « J’ai le sentiment de quitter le navire et de les laisser à leur propre sort sans rien pouvoir y faire », lâche-t-elle, amère.

Lire aussi Côte d’Ivoire : Henri Konan Bédié, le « sphinx » qui veut renaître de ses cendres

Du côté de certains fleurons de l’économie ivoirienne, pas question de tout arrêter, bien au contraire. Charlotte (le prénom a été changé), cadre française dans un grand groupe de BTP ouest-africain n’a pas vraiment eu le loisir d’envisager un départ : « Ma boîte refuse que je prenne des congés pour rentrer en France car ce serait mal vu. Il faut montrer que le pays est stable. » Et sauver les apparences.



Via LeMonde Afrique

Continuer La Lecture

Suggestion