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Anto Cocagne, ambassadrice hyperactive des cuisines d’Afrique

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Anto Cocagne est l’autrice de « Goûts d’Afrique » (Mango Editions, 2019).

Elle est devenue la meilleure avocate des cuisines africaines. Pourtant, quand Anto Cocagne nous accueille chez elle, en banlieue parisienne, c’est sans chichis. « La cuisine c’est mon territoire ! Ici personne n’a le droit d’y entrer si j’y suis », annonce d’emblée la jeune femme au regard pétillant et au sourire framboise assorti au mobilier.

« J’ai voulu vous faire quelque chose de surprenant », explique-t-elle en préambule de son cours de cuisine : « Culturellement, les desserts ne font pas partie de notre patrimoine, mais j’essaie d’en créer avec des produits de chez nous. » Résultat : un pain perdu mbouraké (crumble cru à base de chapelure de pain, de pâte d’arachide et de sucre), une crème brûlée au baobab, des poires « Belle-Hawa », version africaine de la poire Belle-Hélène… Faire une place à la pâtisserie dans la gastronomie africaine, voilà une mission, parmi d’autres, qui passionne « chef Anto ».

En vidéo Dans la cuisine d’Anto Cocagne : « Les produits africains sont sous-estimés »

Cuisinière panafricaine et militante, la cheffe franco-gabonaise de 38 ans est une hyperactive quand il s’agit de défendre les cuisines du continent. « L’Afrique est le dernier continent à découvrir en termes de gastronomie et je pense que son temps est venu. » Quand elle n’officie pas dans les cuisines parisiennes pour son activité de traiteur à domicile, Anto Cocagne est multi-toques : elle jongle entre la direction artistique du magazine Afro Cooking, la présentation d’une émission culinaire sur Canal+ (« Rendez-vous avec le chef Anto ») et la production de tutoriels sur YouTube.

« J’entendais sans cesse que la cuisine africaine était trop grasse, trop épicée. Je voulais montrer que ce n’étaient que des préjugés, que notre cuisine est noble. Nous proposions, bien avant la tendance, des recettes vegan et végétariennes. Et de nombreux produits de base, comme le mil, le fonio et le sorgho, sont des “smart food”, des aliments bons pour la santé, pour la planète et pour les producteurs, car très rentables avec peu d’eau », argumente-t-elle.

L’afrofusion, « une tendance marketing »

Pourtant, rien ni personne n’a poussé Antompindi Cocagne à prendre ce poste d’ambassadrice. Surtout pas son père, ingénieur des Mines. « Il voyait la cuisine comme une voie de garage pour ceux qui étaient en échec scolaire », raconte-t-elle. C’est sa mère qui a plaidé pour elle, convaincue qu’elle pourrait « finir, au pire, cuisinière à la présidence ». « A 14 ans, je vendais des pâtisseries dans mon école et pour des mariages. On m’appelait “maman gâteau” ! »

A 20 ans, elle s’envole pour Grenoble, en France, pour suivre un BTS à l’école hôtelière Lesdiguières. Puis, à Paris, elle se forme à la gastronomie française à la prestigieuse école Ferrandi. Ses classes, elle les fait auprès de chefs renommés tels qu’Alain Hascoët à l’InterContinental Carlton de Cannes, Eric Pras à l’hôtel Souleias de La Croix-Valmer, ou encore auprès de grands traiteurs comme Potel & Chabot et Lenôtre.

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Mais c’est en cavalier seul qu’elle décide de poursuivre son chemin, animée par le désir de revisiter les plats de son enfance. « Ma cuisine est traditionnelle, mais je travaille nos produits de façon moderne et en m’inspirant de ce que j’ai appris auprès des chefs français », au risque de choquer les anciens. « Pourquoi les beignets devraient-ils toujours être ronds ? », plaisante la cheffe, qui a fait ses adieux aux plats mijotés pendant des heures pour créer des assiettes colorées et légères.

De la récréation, donc, mais pas d’afrofusion, « une tendance marketing qui ne [l]’enthousiasme pas ». « Trop de fusion crée la confusion. Les cuisines africaines ne sont pas encore assez connues pour être mélangées », analyse Anto Cocagne, qui a été choisie comme ambassadrice de la Semaine du goût, du 12 au 18 octobre. Elle est aussi à l’initiative du festival We Eat Africa, dont l’édition 2020, initialement prévue à Lomé et à Paris, a dû être annulée en raison de la crise sanitaire.

Un livre de recettes et d’entretiens

« Je me suis rendu compte que les chefs et les professionnels des cuisines africaines étaient invisibles à Paris », dit-elle. Mais si figurer au Gault & Millau est le rêve de tout chef, pour Anto Cocagne, lauréate du prix spécial Eugénie-Brazier du concours 100 % féminin La Cuillère d’or en 2018, c’est loin d’être une fin en soi. L’entrepreneuriat s’est imposé à elle en 2014, alors qu’elle attendait son premier enfant. « Je voulais être une maman présente et je n’avais pas les moyens d’ouvrir un restaurant. Je me suis lancée dans l’activité de traiteur à domicile et, à l’époque, j’étais la seule à proposer des prestations de cuisines d’Afrique subsaharienne. »

Elle découvre alors qu’au-delà de la cuisine, elle aime le contact avec les clients : « Il y a une vraie mission de pédagogie que je ne pourrais pas remplir dans un établissement. » Elle doit parfois adapter ses recettes pour plaire aux palais parisiens : « Petite, je mangeais de la soupe de taro [un tubercule], mais on m’a fait comprendre qu’en France on préférait les veloutés, sans morceaux ! » Et veut moderniser les pratiques culinaires du continent : « Je rêve que les restaurants africains proposent des desserts autres que le fraisier ou le fondant au chocolat ! Nous avons une quantité de fruits inexploités, comme le pain de singe [fruit du baobab] ou le zaaban [fruit issu du Saba senegalensis] ou des noisettes typiques de chez nous. »

Transmettre, moderniser et faire connaître : c’est le credo de la cheffe, qui a signé un livre haut en couleur de recettes et d’entretiens, Goûts d’Afrique (Mango Editions, 2019). « La cuisine dévoile un pan de la culture d’un peuple et ce genre de publication peut donner envie aux lecteurs de prendre un billet pour venir découvrir l’Afrique. » Un continent qui regorge de recettes savoureuses méconnues et d’ingrédients sous-exploités ; un véritable « pays de cocagne » en somme.

Sommaire de la série « L’Afrique a du goût »

Saveurs pimentées, parfums fleuris ou adoucis par un passage en friture, les arts culinaires africains racontent des territoires, des coutumes et une certaine philosophie de la vie. En France, quelques plats sont à la mode, qui régalent les aventuriers du goût. Du yassa au mafé en passant par le thiep au poulet, quelques plats ont déjà laissé leur empreinte sur les palais, servis dans des restaurants qui affichent leur africanité sans préciser de quelle région du continent ils s’inspirent.

Et pourtant, un monde sépare les pâtisseries égyptiennes du fetira éthiopien. Car chaque plat, chaque dessert raconte à lui seul une histoire, un rapport à la terre, aux ancêtres, au climat aussi. C’est pour ouvrir sur ces horizons encore trop méconnus, pour goûter et regarder l’Afrique autrement, que Le Monde Afrique vous offre en guise de série d’été un voyage au cœur de quelques spécialités qu’on ne goûte pas forcément ici, une visite dans les cuisines d’un chef emblématique ou dans un restaurant qu’on ne rate pas.

L’Afrique a du goût et, comme le rappelait le géographe français Jean Brunhes (1869-1930), « manger, c’est incorporer un territoire ».

Episode 1 Dieuveil Malonga, explorateur de la cuisine afro-fusion à Kigali
Episode 2 Sur le pouce ou sur un plateau, la « garantita » fait de la résistance en Algérie
Episode 3 Au Ghana, Selassie Atadika au plus près des saveurs locales
Episode 3 Au Burkina, les chenilles « chitoumou » se dégustent bien grillées
Episode 4 Au Cameroun, « Haira » met les petits plats dans les grandes feuilles
Episode 5 A Madagascar, le chef « Lalaina » cuisine en toute transparence
Episode 6 « Iba », le youtubeur culinaire qui revisite les spécialités sénégalaises
Episode 7 Au Cameroun, la recette du « mbongo » se transmet de mère en fille
Episode 8 Le « braai », plat national chahuté en Afrique du Sud
Episode 9 Au Burkina Faso, le « poulet bicyclette » à toutes les sauces
Episode 10 La saga « Gastro Pizza » à Madagascar, d’une cabane en bois à un empire du fast-food
Episode 11 Anto Cocagne, ambassadrice hyperactive des cuisines d’Afrique
En vidéo Dans la cuisine d’Anto Cocagne : « Les produits africains sont sous-estimés »

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Au Burkina Faso, la présidentielle et les législatives à la merci des djihadistes

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Un camp de personnes déplacées construit par l’ONG allemande Help à Pissila, au Burkina Faso, le 24 janvier 2020.

Il a d’abord attendu, guetté, espérant voir les opérateurs munis de leur petite machine arriver dans son village, près de Logobou, dans l’est du Burkina Faso. Puis il a fallu s’y résoudre. « C’était un choc, personne ne viendrait nous enrôler », lâche cet instituteur, joint par téléphone et sous couvert de l’anonymat, qui, « pour la première fois », ne pourra certainement pas voter lors des élections présidentielle et législatives prévues le 22 novembre prochain dans son pays.

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Depuis 2015, les attaques terroristes ont fait plus de 1 100 morts au Burkina Faso et contraint plus d’un million de personnes à fuir leur foyer. Enclavée, assiégée par les groupes armés, Logobou est devenue inaccessible à tout représentant de l’Etat depuis le début de l’année. Au total, 1 619 villages et secteurs (sur 9 299), dont 22 communes, n’ont pas été couverts par l’opération d’enrôlement sur les listes électorales menée du 3 janvier au 17 juillet à cause de l’insécurité, selon la Commission électorale nationale indépendante (CENI).

Difficile d’estimer le nombre exact d’habitants dans ces localités, principalement situées au nord et dans l’est du pays, les autorités ayant souvent été contraintes de déserter. A titre indicatif, les 22 communes non couvertes représentent déjà près de 417 000 personnes majeures en 2020, d’après l’Institut national de la statistique et de la démographie.

Mairie incendiée, écoles saccagées

Un chiffre important, mais la CENI insiste : « Il faut faire la part des choses entre l’enrôlement et le vote. Ce n’est pas parce qu’on n’a pas fait l’enrôlement dans une commune qu’on ne peut pas y organiser des élections. Dans chaque commune, il y a ce qu’on appelle un fichier électoral biométrique permanent. La révision permet de prendre de nouveaux électeurs, mais ça ne supprime pas le droit des anciens. Donc tous ceux qui sont inscrits dans les différentes communes du pays, si la situation sécuritaire le permet, tout le monde peut voter », a expliqué son président Newton Ahmed Barry, le 15 septembre, lors de la publication du fichier électoral, qui compte quelque 6 millions d’électeurs potentiels.

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Mais à Logobou, qui comptait 60 000 habitants lors du dernier recensement de 2006, certains se sont déjà résignés. « Les forces de l’ordre et les fonctionnaires ont fui, les écoles ont fermé. Maintenant, on nous prive du droit de vote, l’Etat nous a abandonnés… », s’énerve l’instituteur, l’un des derniers à être restés. Il est contraint aujourd’hui de « vivre caché ». « C’est simple, je ne me sens plus burkinabé aujourd’hui ! », se désole-t-il.

Le 9 janvier, la mairie de la commune a été incendiée par des individus armés. En avril, le collège et le lycée ont été saccagés, le corps du gardien de l’établissement retrouvé criblé de balles. Pris pour cible, les représentants de l’Etat ont quasiment tous fui. Comme ce conseiller municipal de Logobou, réfugié à Fada N’Gourma, le chef-lieu de la région de l’Est.

Des « drapeaux noirs »

« Impossible d’y retourner. Là-bas, ce sont les terroristes qui font la loi, ils veulent imposer la charia et tuent les récalcitrants », rapporte cet élu. Un sentiment d’abandon partagé par de nombreux habitants. « A chaque attaque, on appelle les gendarmes, mais personne ne vient nous secourir », affirme un cultivateur de Tansarga, à 40 kilomètres de Logobou, dont la mairie et la préfecture ont été incendiées le 15 septembre.

Dans cette zone boisée, proche du parc du W, à la frontière avec le Niger et le Bénin, les routes, difficilement praticables en cette saison des pluies, sont devenues impossibles à emprunter. D’après plusieurs témoignages, des groupes armés contrôleraient certains axes avec des checkpoints et auraient planté des « drapeaux noirs ». « On est obligé de cacher notre uniforme et de prendre des déviations, plusieurs collègues ont été exécutés », confie un policier de Pama, par téléphone. Pour accéder à certaines communes, comme la ville de Djibo, au Sahel, ou Pama, dans l’Est, la CENI a été obligée d’acheminer ses agents d’enrôlement en hélicoptère.

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Reste que de nombreux villages, soit près d’un tiers du territoire, demeurent inaccessibles. Le 25 août, les députés ont tranché en votant à une large majorité la modification du code électoral. Celui-ci prévoit qu’en cas de « force majeure ou de circonstances exceptionnelles », seuls les résultats des bureaux de vote ouverts seront pris en compte.

Une « loi d’exclusion » et un « attentat contre la démocratie et la cohésion sociale », dénonce Ahmed Aziz Diallo, le député-maire de Dori, chef-lieu de la région du Sahel. A moins de trois mois du scrutin, le nouveau code électoral sonne pour certains élus comme « un aveu d’impuissance » et consacre la perte d’autorité sur une partie du territoire.

Un « effet tâche d’huile » venu du Mali ?

En juillet, un rapport parlementaire avait déclenché la polémique en préconisant de « reporter les élections législatives d’un an ». « Des provinces ne seront pas représentées à l’hémicycle. Quelle légitimité aura cette Assemblée ? Tenir les élections sans certaines provinces s’apparente à de l’exclusion », avait défendu le président de l’Assemblée nationale, Alassane Bala Sakandé.

Si, depuis, la majorité présidentielle et l’opposition se sont accordées sur le « maintien du calendrier électoral », de nombreuses questions subsistent. Comment accéder aux villages en « zone rouge » ? Comment y assurer la sécurité des candidats et des électeurs ?

« On devra se réduire au chef-lieu, impossible d’aller dans les villages à cause du risque de mines, d’assassinat ciblé ou d’enlèvement », s’attriste Goulla Odagou, député de la Komondjari (est), où seuls 17 bureaux d’enrôlement sur 130 ont pu ouvrir. Au Burkina Faso, la classe politique reste hantée par l’enlèvement du chef de l’opposition malienne Soumaïla Cissé le 25 mars, en pleine campagne législative, dans la région de Tombouctou par des présumés terroristes.

La contestation des résultats du scrutin, le coup d’Etat militaire et la démission du président Ibrahim Boubacar Keïta (« IBK »)… Le déroulé des événements au Mali inquiète son voisin burkinabé. En coulisses, certains observateurs craignent même un « effet tâche d’huile ». Pour le politologue Kassem Salam Sourwema, l’exclusion d’une partie des électeurs des urnes en novembre au Burkina Faso menace « d’entacher la légitimité des résultats ». « Si les vainqueurs ne parviennent pas à rassembler, à répondre aux besoins urgents de la population et à incarner le changement, le risque de contestation sociale est fort », souligne le chercheur.



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Non, une marque de gel hydroalcoolique n’est pas responsable de ces spectaculaires cloques

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Ce que dit la rumeur

A gauche, un gel hydroalcoolique de la marque Farah. A droite, deux mains déformées par d’impressionnantes pustules. Le message ? Le premier serait responsable des secondes. C’est ce que l’on peut lire dans cette publication sur Facebook vue plus de deux millions de fois :

« Urgence : Gel des mains désinfectant appelé “FARAH” circule sur les marchés attention attention car elle cause de graves maladies de la peau. Veuillez ne pas l’utiliser pour préserver votre santé. »

L’image d’un gel hydroalcoolique tunisien, associée à une photo prise en Inde, circule depuis fin août.

Pourquoi c’est faux

Cette photographie de mains particulièrement endommagées circule depuis plusieurs semaines sur Internet. Le site de vérification indien DigitEye fait remonter son apparition, associée à l’effet supposé des gels hydroalcooliques, au 20 juin, sur Twitter, sans mention d’une marque en particulier.

Interrogée par Le Monde, Martine Bagot, dermatologue à l’hôpital Saint-Louis (Paris), confirme l’invraisemblance de la thèse :

« Il me paraît impossible que le gel hydroalcoolique induise ces lésions. Au pire, il pourrait s’agir d’un eczéma bulleux, mais il faudrait des applications répétées, sur de longues périodes, sur des lésions déjà existantes pour avoir un tel aspect. »

Les spécialistes avertissent toutefois sur des risques de lésions suite à l’utilisation de produits désinfectants artisanaux lorsque leur teneur en alcool est trop élevée.

La lotion Farah mentionnée n’est pas commercialisée en France, mais en Tunisie, pays dont est issue l’image de gauche. Celle-ci a ensuite été associée à la photo de droite, venue d’Inde, et la rumeur circule ainsi depuis fin août sur les réseaux sociaux arabophones.

Des fausses rumeurs basées sur des images similaires, accusant les gels hydroalcooliques de réactions cutanées spectaculaires, circulaient déjà au printemps.

Le Monde



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Du Sénégal à l’Ethiopie, des pluies diluviennes ravagent la bande sahélienne

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Sur l’île de Tuti, où le Nil Bleu et le Nil Blanc se rejoignent entre les villes jumelles de la capitale Khartoum et d’Omdourman, au Soudan, le 3 septembre 2020.

Des habitants sur des radeaux de fortune, d’autres qui sauvent à bout de bras quelques affaires ou regardent impuissant les véhicules flotter dans les torrents de boue. Dakar, Abidjan, Nouakchott, Ouagadougou, Accra, Cotonou, Niamey, Douala, Khartoum ont les pieds dans l’eau. Depuis la fin juin, les images de destruction se succèdent au rythme des pluies diluviennes qui ont frappé douze pays d’Afrique de la bande sahélienne. Du Sénégal à l’Ethiopie, la saison de la mousson est, cette année, d’une rare violence. Les morts et les disparus se comptent par centaines.

Du nord du Nigeria aux environs d’Agadez au Niger, des frontières du Cameroun à celles du Tchad, de vastes zones déjà fragilisées par l’insécurité et les attaques des groupes armés ont été inondées par la crue d’affluents du Niger et le débordement du bassin du lac Tchad. Plus de 360 000 personnes ont dû quitter leur foyer, dont 12 000 pour la seule semaine du 8 au 16 août, selon le décompte de l’Organisation internationale des migrations (OIM). Plus à l’est, dans le nord de l’Ethiopie, des dizaines de milliers d’habitations ont également été détruites, des villages, dissous par les eaux.

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Au Soudan, où pas moins de 650 000 personnes sont affectées par cette catastrophe d’après le Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA), les autorités ont décrété l’état d’urgence pour trois mois. Le ministère de l’eau et de l’irrigation a annoncé qu’avec un niveau à 17,57 m, le Nil avait atteint un record absolu depuis plus de cent ans et les premiers relevés du fleuve.

Du côté de Niamey aussi, le « niveau du fleuve Niger est à son plus haut historique depuis le début des relevés en 1929 », explique Sylvie Galle, responsable de l’Observatoire Amma-Catch qui documente l’impact du changement climatique sur le cycle de l’eau en Afrique de l’Ouest. Le pays compte déjà plus de 65 morts et 320 000 sinistrés.

A Niamey, le 9 septembre 2020.

Des pluies plus courtes et violentes

Même si on ne dispose pas pour le moment de données précises – les serveurs de certains centres d’observation sont noyés –, l’ampleur exceptionnelle de la mousson sahélienne cette année pose déjà question. Assiste-t-on à une accélération du réchauffement climatique ? Difficile à dire. Les scientifiques ont largement documenté le dérèglement des phénomènes de mousson. Après les deux décennies de sécheresse des années 1970-1980, la pluviométrie avait repris de la vigueur sur toute la bande sahélienne. Mais, depuis le mitan des années 1990, les périodes sèches sont devenues plus arides et la mousson se traduit désormais par des pluies plus courtes et violentes – de quelques heures à quelques jours – entrecoupées de retours à un temps sec.

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Tous les experts interrogés appellent à la prudence : le régime sahélien, bien que profondément perturbé, est par nature sujet à une grande variabilité. Cependant, « le cumul des précipitations de cette année sera supérieur à la moyenne des précédentes et elles témoignent de ce dérèglement climatique », estime Thierry Lebel, hydroclimatologue de l’Institut de recherche pour le développement (IRD).

Dans la banlieue de Dakar, la ville de Keur Massar est encore sous les eaux trois jours après les pluies diluviennes du 5 septembre 2020. En une seule journée, le Sénégal a enregistré plus de pluies que durant une saison habituelle.

Sylvie Galle, chercheuse et responsable l’Observatoire Amma-Catch, rappelle que « le régime sahélien continue de se modifier depuis dix ans avec des crues plus précoces et des pluies de plus en plus intenses. S’il faut rester prudent, une année comme celle-ci tend à démontrer qu’on est dans le pire scénario des modélisations du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat [GIEC] ».

Artificialisation des sols, abandon des jachères

Au-delà du caractère exceptionnel de l’année 2020, les acteurs de terrain s’inquiètent de l’inadaptation du continent à ces bouleversements. Car qui dit pluie ne dit pas forcément inondation. « Le risque d’inondation est à la fois le produit d’un aléa et d’un niveau de vulnérabilité, souligne Wafa Essahli, ancienne directrice des programmes de l’Observatoire du Sahara et du Sahel (OSS), et aujourd’hui consultante indépendante. Quand la Suisse connaît des épisodes de pluie sévères, les habitants ne se retrouvent pas avec de l’eau dans leur salon. ».

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Les inondations monstres qui touchent la bande sahélienne révèlent surtout la vulnérabilité et la très faible résilience des Etats du continent. « La bonne pluie est une pluie utile, analyse Thierry Lebel. Or le résultat de ce dérèglement est que les sols, trop secs, ne peuvent plus accueillir ces eaux : le ruissellement emporte tout, habitations, cultures. »

Rupture de la digue qui protège Niamey des crues du fleuge Niger, le 6 septembre 2020. Photographie prise par les équipes de la Plateforme de visualisation des scénarios de risque hydrologique de la Sirba (Slapis Niger).

Mais le climat n’est pas seul responsable. Le changement d’usage et l’artificialisation des sols, l’abandon des jachères, l’exil de populations vers les villes, les constructions anarchiques, un urbanisme inadapté, le défaut d’entretien d’infrastructures vieillissantes ou sous-dimensionnées démultiplient les effets des phénomènes météorologiques.

« Le réchauffement est bien là, mais les principales causes des inondations sont dues à l’inadaptation des politiques mises en œuvre, quand elles le sont », résume Wafa Essahli, qui regrette que la communication ne porte pas suffisamment sur ce qu’il est possible de faire, nourrissant un sentiment d’impuissance, voire de fatalité face aux événements climatiques.

Vers une crise alimentaire majeure

« Aussi étonnant que cela puisse paraître, l’expertise scientifique a du mal à irriguer la décision politique et même les bureaux d’études et d’ingénierie qui construisent les villes africaines, témoigne encore Thierry Lebel. Il n’y a pas forcément de mauvaise volonté, mais l’urgence domine et les marchés publics sont très concurrentiels. Il faut faire progresser l’intégration des savoirs et faire évoluer les normes, notamment hydrologiques, qui sont en retard par rapport aux modélisations scientifiques les plus optimistes. »

A l’arrivée, les conséquences sont dévastatrices. La moitié de la population de Niamey a fui la ville, 34 000 maisons et cases ont été rasées, près de 6 000 hectares de cultures sont immergés, 448 greniers à céréales et 713 puits d’eau potable ont été détruits et au moins la moitié des récoltes de riz sera perdue, selon le dernier bilan du ministère nigérien de l’action humanitaire et de la gestion des catastrophes.

Dans la banlieue de Dakar, la ville de Keur Massar est encore sous les eaux cinq jours après des pluies diluviennes du 5 septembre 2020. En une seule journée, le pays a enregistré plus de pluies que durant une saison habituelle.

Et la situation menace encore de s’aggraver puisque la saison des pluies court jusqu’à fin septembre, voire au-delà en cas d’année exceptionnelle. Pour les derniers pays de l’arc sahélien, l’est de l’Ethiopie, l’Erythrée, Djibouti et la Somalie, qui relèvent du régime de l’océan Indien, la mousson s’étend d’octobre à novembre.

Plusieurs pays ont d’ores et déjà appelé à l’aide les grandes agences onusiennes pour faire face à la crise alimentaire majeure qui s’annonce alors que celle du Covid-19 a précipité le continent dans une grave crise économique. Et, tandis que la saison du paludisme bat son plein, le spectre du choléra ressurgit avec les décrues.



Via LeMonde Afrique

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