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« Africa 21e siècle », vingt ans de photographie contemporaine du continent

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La couverture de l’ouvrage. « Huitième », de Lina Iris Viktor, 2018.

Une somme. Plus de 300 reproductions des œuvres de 51 artistes de tout le continent. Africa 21e siècle, ouvrage de photographie contemporaine africaine, rassemble des clichés pris au cours des vingt dernières années. « Ce livre est le fruit d’une coédition avec l’un de nos partenaires réguliers à l’international, l’éditeur Thames & Hudson, basé à Londres. C’est lui qui a eu cette formidable initiative. Dès qu’il nous a présenté ce projet, nous avons immédiatement décidé d’en être l’éditeur pour la France », précise Manon Lenoir, responsable éditoriale au sein des éditions Textuel.

Voir aussi « Africa 21e siècle » : quelques photos des deux dernières décennies

Et le résultat est à la hauteur du projet. Un livre magnifique, qui s’articule en quatre grands chapitres : « Villes hybrides », « Zones de liberté », « Mythe et mémoire » et « Paysages intérieurs ». Sans oublier une introduction qui rend notamment hommage aux « anciens », ceux qui ont marqué les débuts – mais pas que – de la photographie africaine.

Libres de définir leur monde

Et ils sont là. Les grands portraitistes maliens Seydou Keïta et Malick Sidibé, le Camerouno-Nigérian Samuel Fosso et ses autoportraits, le Sud-Africain Santu Mofokeng avec son monde étrange et envoûtant, rempli de fumée, de brume et de traits de lumière, lui qui avait été l’un des pionniers de la tradition documentaire de l’époque de l’apartheid.

Pour diriger cet ouvrage, l’éditeur Thames & Hudson a choisi Ekow Eshun, commissaire d’expositions, journaliste et écrivain britannique qui collabore notamment à la BBC, au Financial Times, au New York Times et au Guardian. « Ekow Eshun connaît très bien la scène photographique africaine et a été le commissaire d’une exposition intitulée “Africa State of Mind” en 2019, qui montrait le travail de certains des photographes présents dans le livre », détaille Mme Lenoir.

« Ombres en mouvement II, VI », de Girma Berta, 2017.

Le choix des œuvres permet de comprendre que les photographes de l’ouvrage s’expriment davantage comme artistes que reporters, libres de définir leur monde. « Africa 21e siècle tire son inspiration des travaux de l’économiste sénégalais Felwine Sarr, qui veut engager à considérer une nouvelle manière de comprendre l’Afrique […], renouvelée, engendrée par les artistes, les penseurs et les acteurs culturels », argumente Ekow Eshun dans son introduction.

Pour lui, le livre doit répondre à deux principaux objectifs. D’abord, reconnaître et rassembler certains travaux réalisés par des photographes actuels d’origine africaine. Presque toutes les images du livre ont été composées au cours de la dernière décennie, ce qui montre que la photographie africaine contemporaine est en pleine ébullition.

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Ensuite, examiner la façon dont les photographes africains d’aujourd’hui créent des œuvres en opposition à l’héritage de l’imagerie coloniale qui a trop souvent déterminé la perception de l’Afrique en Occident.

« J’étais moins intéressé par les travaux qui cherchaient à montrer un regard apparemment objectif, documentaire ou de reportage sur l’Afrique. Je cherchais plutôt des photographes qui affirmaient leur droit, en tant qu’artistes, de photographier l’Afrique selon leurs propres termes subjectifs. Ce n’est donc pas un livre sur l’Afrique. C’est un livre sur la façon dont les photographes voient et imaginent l’Afrique à partir de leurs propres perspectives, uniques et individuelles », détaille Ekow Eshun.

« Garçon africain assis » (« African Boy Sittin’ »), de Hassan Hajjaj, 2013.

D’ailleurs, les quatre grandes parties de l’ouvrage, les directions créatives importantes, aident à comprendre cette approche. « “Villes hybrides” rassemble des photographes qui observent la métropole africaine comme le lieu d’une rapide transformation physique et sociale. “Zones de liberté” regroupe des travaux explorant les questions de genre, de sexualité et d’identité culturelle. “Mythe et mémoire” se penche sur une photographie qui fait se télescoper réel, fiction et fabrication d’images intensément fertiles. Et “Paysages intérieurs” est dédié à des visions individuelles de l’Afrique et de l’africanité », explique encore Ekow Eshun.

Beauté, fierté, désir

Ainsi, on trouve dans le premier chapitre, « Villes hybrides », les œuvres de Girma Berta, qui offre un portrait de sa ville, Addis-Abeba, dépouillée de son effervescence. A chaque photographie, une personne, une seule, au milieu d’un fond monochrome. L’artiste précise qu’il veut capturer dans les rues de la capitale éthiopienne « la beauté, la laideur et tout ce qui se trouve entre les deux ».

Hassan Hajjaj a toute sa place dans « Zones de liberté ». Né au Maroc, vivant entre cette terre natale et le Royaume-Uni, il porte un regard aiguisé sur l’identité dans notre monde globalisé. Couleurs vives, logos détournés et personnages posés s’affranchissant des idées reçues ; ses œuvres sont toujours entourées d’une frise généralement composée de boîtes de conserve. Il revendique une filiation avec le grand portraitiste malien Malick Sidibé, « l’Œil de Bamako ».

« Bhekezakhe, Parktown », de Zanele Muholi, 2016.

En Afrique australe, Zanele Muholi s’est, elle, donné pour mission de « réécrire une histoire visuelle de la mouvance queer, trans et noire en Afrique du Sud ». « Comme un acte de résistance face à la violence et à l’intolérance religieuse dont les communautés LGBTQIA+ font continuellement l’expérience, dans son pays natal et au-delà », précise Ekow Eshun. Des autoportraits frontaux, toujours en noir et blanc, qui empruntent les codes de la photographie classique mais aussi les expressions du langage ethnographique, comme des représentations complexes de la beauté, de la fierté et du désir.

Toujours en Afrique du Sud, Mohau Modisakeng et sa colombe transcendent le chapitre « Mythe et mémoire ». L’oiseau immaculé prend son envol et s’éloigne d’un homme au fusil – Mohau Modisakeng lui-même –, symbole d’une société parmi les plus violentes au monde. « Dans mon travail, je m’efforce d’articuler les signes et symboles visuels de l’abstrait – que ce soit dans la musique ou dans mes rêves – en un récit qui entre en résonance avec l’expérience sociale collective », rappelle l’artiste.

« Ditaola VII », de Mohau Modisakeng, 2014.

Enfin, dernière partie de l’ouvrage, « Paysages intérieurs », et dernière photographe avec Nobukho Nqaba. Les toiles des sacs mis en scène sont présentes dans le monde entier et particulièrement en Afrique. Objets bon marché produits en Chine, ils sont le symbole des voyageurs peu fortunés. Lorsque, enfant, Nobukho Nqaba devait rejoindre sa mère pour des vacances à quelque 1 000 kilomètres, ses affaires prenaient place dans ces sacs à carreaux en toile plastique. « Je m’intéresse aux choses et aux objets porteurs de souvenirs », explique la photographe.

« Il ne serait pas pertinent de chercher à classer dans tel ou tel courant le large éventail de photographes présentés dans ce livre. Mais peut-être pouvons-nous dire qu’ils sont révélateurs d’un moment. Un moment long à advenir et aujourd’hui concrétisé par l’exaltant talent artistique dont ce livre se fait le reflet. Un moment où une génération de photographes africains revendique la liberté créative de regarder en soi-même pour pouvoir décrire ce que cela représente, ce que cela signifie de vivre en Afrique aujourd’hui », conclut Ekow Eshun.

« Sans titre », de Nobukho Nqaba, 2012.

Africa 21siècle, d’Ekow Eshun, éd. Textuel, 272 pages, 55 euros.



Via LeMonde Afrique

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En Côte d’Ivoire, « nous ne pouvons pas reconnaître Ouattara s’il se proclame élu »

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Pascal Affi N'Guessan, président du Front populaire ivoirien (FPI), à Abidjan, le 14 octobre 2020.

En Côte d’Ivoire, alors qu’approche l’élection présidentielle du 31 octobre à laquelle se présente à nouveau l’actuel président Alassane Ouattara, l’opposition maintient ses appels à la « désobéissance civile » et au « boycott du scrutin ». L’atmosphère est tendue.

Si des violences entre communautés ont déjà éclaté en plusieurs points du pays, l’opposition, regroupée notamment autour de l’ancien président Henri Konan Bédié, de l’ex-président de l’Assemblée nationale Guillaume Soro et du Front populaire ivoirien, le parti fondé par Laurent Gbagbo, estime que « la répression sanglante » du régime a déjà fait 70 morts et 211 blessés.

L’ancien premier ministre de Laurent Gbgabo, Pascal Affi N’Guessan, aujourd’hui en froid avec son mentor, est le porte-parole de cette coalition. Entretien.

Quel bilan faites-vous de votre appel à la désobéissance civile ?

Le bilan est positif sur le plan de la mobilisation et de la détermination de nos compatriotes. Il y a une prise de conscience que la situation est inacceptable et qu’il faut tout faire pour la changer. Nous n’avons pas encore réussi à faire céder M. Ouattara mais nous progressons. L’élection est déjà dénaturée et chacun est conscient qu’une élection digne de ce nom n’est pas possible dans le contexte actuel.

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Nous avons réussi à discréditer le processus électoral et à nous donner les moyens de ne pas reconnaître M. Ouattara comme président de la République de Côte d’Ivoire après le 31 octobre. C’est un acquis important. Il faut désormais intensifier les actions pour qu’il recule, accepte de reporter l’élection et d’ouvrir des négociations pour que nous trouvions des solutions afin de garantir un scrutin transparent et équitable.

Quoi qu’il arrive, vous ne reconnaîtrez pas Alassane Ouattara comme chef de l’Etat si sa victoire est proclamée après l’élection ?

Nous ne reconnaissons pas l’élection, alors nous ne pouvons pas reconnaître quelqu’un qui se proclame élu à l’issue de celle-ci.

Mais le pays n’est pas totalement bloqué comme vous l’entendiez ?

Il n’y a peut être pas de violences, mais vous voyez par exemple qu’Abidjan n’est pas apaisée. Les gens prennent des dispositions. Dans les supermarchés, les gens s’approvisionnent. Ils savent bien que quelque chose va se passer, que la situation n’est pas normale.

Maintenez-vous votre appel à empêcher le vote ?

Evidemment et cela a déjà commencé avec le blocage de la distribution des cartes d’électeurs, de certains bureaux de la Commission électorale indépendante [CEI]. Dans beaucoup de régions, il n’y aura pas d’élection car les bureaux ne seront pas ouverts.

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Ouattara n’a pas assez de militaires pour les déployer dans tous les bureaux de vote. Dans au moins deux tiers des localités, il n’y aura pas de bureaux ouverts le samedi 31 octobre. Les chiffres qui pourront être annoncés ne traduiront aucune réalité politique.

Ne risquez-vous pas d’être condamnés internationalement pour avoir bloqué le vote ?

L’important est de triompher à la fin. La communauté internationale sait que lorsqu’un peuple est dans son droit, il utilise les moyens à sa disposition. Combattre cette dictature, ce n’est pas combattre la loi.

Craignez-vous d’être arrêté ?

Pas du tout. Ouattara peut le faire mais ça ne fera qu’aggraver son cas.

N’est-il pas paradoxal de votre part et de celle d’Henri Konan Bédié d’appeler au boycott tout en maintenant vos candidatures ?

Etre candidat c’est une chose, et réclamer de meilleures conditions électorales c’est une autre chose. Nous n’avons pas besoin de lier les deux. Se retirer serait abandonner le pays au dictateur. Nous combattons la dictature pour défendre nos candidatures et avoir une chance de concourir dans la transparence. Nous ne voulons pas démissionner.

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Un gouvernement d’union nationale est-il envisageable après l’élection ?

C’est maintenant qu’il faut faire un gouvernement de transition, pas après l’élection, les morts.

Comment justifiez-vous votre alliance avec ceux que vous avez combattus comme MM. Konan Bédié et Soro ?

Souvenez-vous de la résistance contre l’occupation nazie, ce n’était pas seulement des gens de droite ou de gauche. C’est la cause nationale qui amène un peuple à se rapprocher au-delà de ses divergences. Aujourd’hui Ouattara, c’est notre Hitler.

Alassane Ouattara a dit qu’il entendait permettre le retour de Laurent Gbagbo après l’élection. C’est une bonne chose pour vous ?

On lui demande d’organiser une élection transparente et de retirer sa candidature. Il avait le temps de ne pas envoyer Gbagbo à la Cour pénale internationale. Il fait de fausses promesses parce qu’il est acculé. On sait ce que valent ses promesses. Il avait promis de ne pas être candidat et le voilà candidat. Sa parole ne vaut pas un clou en Côte d’Ivoire.

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Ce qui est en jeu dans notre combat, c’est le retour de tous les exilés politiques. Nous ne demandons pas cela pour les beaux yeux de l’un ou de l’autre, mais pour la paix et la stabilité du pays. On ne peut pas obtenir la réconciliation si certains leaders sont condamnés à l’exil et leurs partisans traumatisés par cette situation.

Laurent Gbagbo est-il légitime à redevenir président du Front populaire ivoirien ?

Tous les militants sont légitimes à l’être. C’est la démocratie qui prévaut dans un parti politique et je suis persuadé que si le président Gbagbo est candidat, il a toutes les chances de le devenir.

Le soutiendrez-vous s’il est candidat ?

S’il insiste, je ne le combattrai pas.



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En Centrafrique, le coronavirus fait perdre au diamant de son éclat

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Dans le sud de Boda, région diamantifère de Centrafrique en 2015.

Ngoto est loin de tout, mais ici aussi le coronavirus « a tout gâté », disent ses habitants. Ce village reculé de la Lobaye, région du sud-ouest de la Centrafrique riche en or et en diamants, ne déplore aucun cas. Seule une affiche posée à l’entrée de l’église rappelle la menace sanitaire, mais les croyants ne s’en méfient plus depuis longtemps. Les masques sont inexistants, la distanciation est un concept entendu à la radio. Ici, l’impact est économique.

A la sortie de la messe, Yvon Koli, l’un des principaux artisans miniers de Ngoto plaisante volontiers avec ses voisins. Pourtant, dans la fraîcheur de sa maison, qu’il a payée grâce à l’argent des diamants, son visage s’assombrit. La balance de précision, la loupe, la calculatrice, trinité des diamantaires, restent abandonnées sur la table. Depuis mars, il ne vend plus. « Une pierre qui valait 150 euros en début d’année, se négocie 70 euros aujourd’hui », estime-t-il. Le père de famille préfère pour le moment stocker, mais craint de devoir brader pour payer la rentrée de ses enfants.

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L’économie centrafricaine a payé un lourd tribut à la pandémie de Covid-19 et devrait enregistrer une croissance nulle en 2020 selon le Fonds monétaire international (FMI). Le secteur minier figure parmi les plus touchés. Le diamant a été doublement touché. D’une part, le brut s’est effondré sur le marché d’Anvers, en Belgique, capitale du diamant. D’autre part, l’arrêt des vols a bloqué les exportations.

Activité de survie

Le Bureau d’évaluation et de contrôle de diamant et d’or (Becdor) est la porte de sortie officielle de chaque minerai exporté de Centrafrique. Son expert évaluateur principal, Jean-Baptiste Pissinga, fait les comptes. « Le choc a frappé pendant la saison sèche, au plus fort de l’activité minière. On prévoyait d’exporter 100 000 carats de diamants en 2020. On en est seulement à 13 000 carats. » Dans les bureaux d’achat, on confirme : « D’habitude, on exporte une fois par mois, développe Mahamat Oumarou, PDG de Sud Azur. Cette année, on a vendu une fois en dix mois, 15 % à 20 % en dessous du prix d’avant la crise. »

En Centrafrique, le secteur du diamant, développé au sortir de l’indépendance, est encore artisanal, tourné vers l’export de pierres brutes. En théorie, quelque 200 000 artisans extraient le minerai en payant des ouvriers ; ils vendent à des collecteurs qui écument les régions ; ces derniers les monnaient à la quinzaine de bureaux d’achat autorisés à exporter. Dans la pratique, les rôles sont moins déterminés. A Ngoto, tout le monde vend ou achète le diamant. Les cailloux passent entre les mains d’une myriade d’intermédiaires et de « débrouillards », selon des relations aussi bien commerciales que sociales, difficiles à cerner pour les non-initiés.

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Le diamant est une activité de survie. On va « au chantier », pelle et tamis à la main, comme d’autres vont au champ. Près de Ngoto, dans l’une de ces ruches où s’activent une centaine d’ouvriers, les enceintes crachent de la musique pour rendre la chaleur plus supportable. Les journées consistent à creuser des puits en rebouchant les précédents, puis à passer la terre rouge au tamis dans la rivière, 200 mètres plus bas. Fin octobre, le jour officiel de la rentrée des classes, finalement reportée à Ngoto, une dizaine d’enfants est venue aider les grands frères à porter les sacs de 25 kg.

Sans préfinancements, qui proviennent d’ordinaire de l’étranger, ce fragile écosystème risque l’effondrement. Chacun cherche des alternatives pour éviter de devoir tout arrêter. « J’utilise la vente des cabris et des champs pour continuer à payer les ouvriers », explique Yvon Koli, qui songe à réduire leur salaire à 12 000 francs environ par semaine (environ 18 euros). Mais la solution est loin d’être pérenne, d’autant que les rendements relèvent un peu de la loterie. Un chantier peut être un gouffre financier comme une moisson lucrative.

« Diamants du sang »

le coronavirus vient frapper une filière déjà en convalescence. Le pays exportait officiellement 350 000 carats en 2012, mais seulement 23 000 carats en 2019. La grave crise sécuritaire qui a suivi le coup d’Etat de l’ex-rébellion Séléka, en 2013, contre l’ancien président François Bozizé, a fait fuir les investisseurs étrangers, échaudés par le risque d’acheter des « diamants du sang ». Des diamantaires accusés de financer les milices, comme Badica, ont vu leurs avoirs gelés. Les circuits commerciaux se sont délités.

Pendant les troubles, les artisans miniers et collecteurs ont été forcés de choisir leur camp. Les anciens collaborateurs se sont affrontés, des collecteurs musulmans ont été chassés. Depuis deux ans, dans une ville comme Boda, cité commerçante située à 50 kilomètres de Ngoto, les mosquées se remplissent à nouveau, les communautés se réconcilient, le tissu socio-économique se reforme.

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La filière a commencé à se redresser timidement, même si des verrous légaux ont été mis en place, dans le cadre processus de Kimberley, interdisant l’exportation de tout diamant brut ayant servi à financer des groupes armés. Aujourd’hui, le pays est coupé en deux : l’est, dont les diamants sont plus purs, est encore sous la coupe des groupes, donc sous embargo. L’ouest s’ouvre peu à peu, à mesure que les armes se taisent.

Au début de l’année, la Lobaye a été la quatrième région à passer en zone verte et à pouvoir à nouveau exporter. Dans son bureau de Boda, Moussa Abbas ressasse sa frustration : « On a passé des mois à sensibiliser les artisans sur les groupes armés, la fraude, la traçabilité. On leur a payé des licences d’exploitation pour qu’ils soient en règle. Les affaires devaient repartir, et le coronavirus a tout stoppé. »

Le diamantaire est toujours resté sur place, y compris lors des tumultes passés. Il affirme ne pas avoir commercé pendant l’embargo. Difficile de le croire, car toute la région a continué à écouler les marchandises par les réseaux frauduleux, via le Cameroun, notamment.

Barème légal plus rémunérateur

La levée de l’embargo ouvrait la perspective de réseaux de financement plus efficaces et transparents, et d’un barème légal plus rémunérateur. Du moins avant la chute du marché. Le choc actuel pousse les artisans à se tourner à nouveau vers la fraude, un fléau alimenté à différentes échelles par les groupes armés, les débrouillards ou les sociétés installées. La tendance sera d’autant plus importante si le manque de liquidités dans la filière légale perdure. Une étude de l’Institut géologique des Etats-Unis réalisée en 2018 estimait que 82 % de la production de diamant sortait en contrebande, entraînant un gros manque à gagner pour les caisses de l’Etat.

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S’il bouleverse le secteur minier, le coronavirus fait malgré tout un gagnant : l’or. Avant même la crise économique et sanitaire, la Centrafrique connaissait une ruée vers le métal jaune, moins difficile à extraire, au détriment du diamant. « Le marché international du diamant brut ne se porte pas bien depuis un moment, les millennials n’en consomment plus, analyse Alexandre Jaillon, de l’International Peace Information Service (IPIS), un institut de recherche qui analyse les secteurs miniers africains. L’or reste une valeur refuge, la demande tire les prix à la hausse. Cela commence à toucher le marché centrafricain. » L’or a mieux encaissé le ralentissement. Sur les 500 kg d’exportations prévues par le Becdor, près des trois quarts ont été réalisées, malgré plusieurs mois d’arrêt.

Mais encore faut-il pouvoir se reconvertir. A Ngoto ou Boda, le sol n’offre que du diamant. Les artisans n’envisagent pas autre chose. « Je ne sais faire que cela », argue Yvon Koli, 32 ans, dont vingt-cinq ans dans le métier. La pierre précieuse exerce une fascination. Chacun imagine pouvoir un jour tomber sur le gros lot, le diamant pur à plusieurs millions, promesse d’ascension sociale. A condition qu’un jour, les affaires reprennent.

Sommaire de la série « L’économie africaine face au Covid-19 »



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l’Union européenne va soutenir la Nigériane Okonjo-Iweala

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La Nigériane Ngozi Okonjo-Iweala en lice pour le poste de directrice générale de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), ici à Genève, le 15 juillet 2020.

L’Union européenne va soutenir la Nigériane Ngozi Okonjo-Iweala pour le poste de directrice générale de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), ses Etats membres étant finalement arrivés lundi 26 octobre à un consensus sur cette candidature, a-t-on appris de sources européennes.

Ce soutien, qui donne un élan appréciable à la candidate africaine face à sa rivale sud-coréenne Yoo Myung-hee, sera annoncé à l’OMC mardi matin par l’ambassadeur de l’Union européenne (UE) à Genève, a précisé l’une de ces sources.

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Ancienne ministre des affaires étrangères et des finances du Nigeria, mais aussi ex-numéro deux de la Banque mondiale, Mme Okonjo-Iweala, 66 ans, pourrait devenir la première femme et la première Africaine à diriger l’organisation chargée de libéraliser le commerce mondial.

Les Etats membres ont cependant mis du temps à s’entendre sur son nom, malgré un échange sur le sujet entre les dirigeants de l’UE lors du dernier sommet européen mi-octobre à Bruxelles. Lundi matin, la Hongrie et la Lettonie refusaient encore de soutenir la Nigériane, avant de se rallier à la majorité dans la soirée, selon les sources européennes.

« Un signal clair à l’égard de l’Afrique »

Tout en acceptant le consensus européen, « sept délégations » ont par ailleurs « demandé que soit enregistrée leur préférence pour l’autre candidate », a précisé l’une de ces sources. Ce soutien est « un signal clair à l’égard de l’Afrique et un signe de confiance mutuelle » avec l’UE, a souligné une autre source.

Le troisième cycle de discussions, qui devra départager les deux prétendantes, a débuté le 19 octobre et s’achèvera mardi. Un consensus devra être trouvé pour la date butoir du 7 novembre.

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La candidate qui l’emportera succédera au Brésilien Roberto Azevedo, qui a quitté l’OMC fin août, un an plus que tôt que prévu. Ce départ, expliqué par des raisons familiales, est survenu en plein marasme économique mondial, laissant l’institution en crise.

Le prochain chef de l’institution devra affronter la crise économique mais aussi la crise de confiance dans le multilatéralisme et dans le bien-fondé de la libéralisation du commerce mondial, le tout sur fond de guerre commerciale entre les deux premières puissances économiques mondiales, la Chine et les Etats-Unis.

Le Monde avec AFP



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