Des journalistes devant l’ancienne maison des Dupont de Ligonnès, le 12 octobre à Nantes.
Des journalistes devant l’ancienne maison des Dupont de Ligonnès, le 12 octobre à Nantes. SEBASTIEN SALOM-GOMIS / AFP

L’information selon laquelle Xavier Dupont de Ligonnès avait été arrêté, vendredi 11 octobre, par la police écossaise, a été démentie dans la matinée de samedi 12 octobre par des sources policières. Des tests ADN, effectués sur la personne suspectée par la police française d’être Xavier Dupont de Ligonnès, interpellée par la police écossaise à la descente de son avion à Glasgow, ont exclu formellement qu’il s’agisse de l’homme suspecté depuis 2011 de l’assassinat de sa femme et de ses quatre enfants. L’homme arrêté a été libéré par la police écossaise samedi en fin de journée.

Entre-temps, la grande majorité des médias français, dont Le Monde, avait donné cette information sur la foi de plusieurs recoupements auprès de sources policières. Comment ce qui s’est avéré une information erronée a pu être repris aussi largement par les médias pendant plusieurs heures ? Comment est-elle parvenue au Monde, à quelle heure et comment avons-nous choisi de la diffuser ? Dans un souci de transparence et d’éclairage sur le traitement de l’information, nous publions le récit de ces quelques heures où une information incorrecte a été publiée sur notre site.

Le dossier Dupont de Ligonnès, qui avait fait l’objet ces dernières années de plusieurs signalements ou dénonciations qui se sont révélés des fausses pistes, a connu un spectaculaire rebondissement vendredi. La police française a reçu l’information, sur dénonciation anonyme, qu’un homme susceptible d’être Xavier Dupont de Ligonnès allait prendre un avion pour l’Ecosse vendredi. Les policiers parisiens ratent le suspect à Roissy. Les autorités écossaises sont prévenues et appréhendent le voyageur à sa descente d’avion.

Vendredi 11 octobre, 20 h 33 : un enquêteur de la police judiciaire proche du dossier Dupont de Ligonnès appelle un de nos journalistes : « Dupont de Ligonnès a été arrêté en Ecosse. Ses empreintes viennent d’être identifiées par les Ecossais », affirme t-il. Selon cet enquêteur, le suspect a été « arrêté à sa descente d’avion à Glasgow ». Les vérifications ont été menées, avec notamment des prises d’empreintes. Elles ont « matché », selon le terme habituel dans la police, avec celles du suspect, recherché par les autorités françaises depuis 2011. Les Ecossais ont confirmé l’identification, précise cette source. Les enquêteurs français s’apprêtent à partir sur place et à rouvrir le dossier.

20 h 40 : après avoir reçu cette information, notre journaliste appelle sa rédaction en chef pour la transmettre. D’autres journalistes du Monde cherchent alors à la vérifier en la recoupant auprès d’autres sources policières ou judiciaires.

20 h 40 : au même moment, Le Parisien publie l’information et envoie une alerte : « Xavier Dupont de Ligonnès a été arrêté ce vendredi en Ecosse ». Le journal expliquera plus tard avoir donné l’information après l’avoir recoupé auprès de cinq sources différentes, « de niveaux hiérarchiques différents dont certaines au cœur de l’enquête ».

21 h 01 : l’Agence France-Presse (AFP), dont la mission est d’envoyer à ses clients – les médias – des informations plusieurs fois vérifiées, envoie à son tour une alerte : « Xavier Dupont de Ligonnès arrêté à l’aéroport de Glasgow », en précisant qu’il s’agit d’une « source proche de l’enquête ». L’agence assure ensuite que l’homme « a été contrôlé, et selon la police écossaise, ses empreintes correspondent à celles de Xavier Dupont de Ligonnès. »

Le Monde publie l’information en alertant sur son site et son application mobile, sous cette formulation : « Xavier Dupont de Ligonnès arrêté en Ecosse ». A ce stade, la formulation correcte de l’article aurait dû être la suivante : « Un homme suspecté par la police d’être Xavier Dupont de Ligonnès a été arrêté à Glasgow ».

21 h 03 : une source policière rappelle un de nos journalistes qui l’avait sollicité quelques instants plus tôt. Il confirme l’interpellation à Glasgow d’un homme dont les empreintes digitales correspondent à celles de Xavier Dupont de Ligonnès et précise que le relevé et les comparaisons ont été effectués par la police locale.

21 h 07 : le Service d’information et de communication de la police nationale (Sicop) nous confirme également oralement que l’homme arrêté en Ecosse a été identifié comme étant Xavier Dupont de Ligonnès par la police écossaise, par comparaison de ses empreintes.

Premiers doutes

Après cette première séquence, et alors que l’ensemble des médias nationaux mettent à la « une » l’arrestation de Xavier Dupont de Ligonnès sur leurs sites, les premiers bémols se font entendre.

21 h 23 : une autre source policière contactée par Le Monde se montre plus prudente. Elle se refuse à infirmer ou confirmer l’information selon laquelle l’homme interpellé en Ecosse est bien Xavier Dupont de Ligonnès. Elle se contente d’indiquer que « des vérifications sont en cours ».

23 h 05 : l’AFP modifie sa formulation, en citant une « source écossaise » : « Dupont de Ligonnès : un homme arrêté à l’aéroport de Glasgow à la demande des autorités françaises »

Samedi 12 octobre, 0 h 26 : plusieurs heures après les confirmations policières, le procureur de Nantes s’exprime auprès l’AFP. Evoquant une « suspicion sur les empreintes », il appelle à la « prudence » dans l’attente de la confirmation de l’identité. Face à ces premiers doutes, l’article du Monde est retitré de manière plus prudente : « Un homme soupçonné d’être Xavier Dupont de Ligonnès arrêté en Ecosse ». Nos équipes mettent à jour notre article en reprenant notamment les propos du procureur.

6 h 15 : Europe 1 diffuse le témoignage d’un voisin de l’homme arrêté, domicilié dans les Yvelines. Il assure qu’il s’agit d’une « boulette monstrueuse », qu’il connaît l’homme depuis « trente ans » et affirme avoir assisté à son mariage en Ecosse. Les témoignages de plusieurs personnes interrogées par d’autres médias, comme France Inter, France Info puis Le Monde dans la matinée, concordent.

Au fil des heures, des doutes de plus en plus importants apparaissent sur l’identité véritable de la personne interpellée. Toute la matinée, nos journalistes actualisent l’article publié la veille, en publiant notamment la déclaration de l’avocat de la famille des victimes, qui appelle lui aussi la prudence.

La rétractation

9 h 58 : l’une des sources policières contactées la veille par un de nos journalistes et qui se montrait affirmative quant à l’arrestation de Dupont de Ligonnès se rétracte. Elle explique désormais que l’on se dirige vers un « no match », c’est-à-dire que l’ADN de l’individu interpellé ne devrait pas correspondre avec celui de Xavier Dupont de Ligonnès. Il ajoute que la perquisition menée la veille dans les Yvelines, à Limay, au domicile de la personne interpellée, n’a pas permis de faire un lien avec le fugitif le plus recherché de France.

La « une » du journal Le Monde, traditionnellement bouclée avant 10 heures, indique qu’une arrestation a eu lieu dans le cadre de l’affaire Dupont de Ligonnès.

La « une » du « Monde » bouclé samedi 12 octobre.
La « une » du « Monde » bouclé samedi 12 octobre. Le Monde

10 h 49 : Une dépêche de l’agence Reuters précise que, selon la chaîne d’information BFMTV, qui ne cite pas ses sources, les empreintes digitales relevées sur l’homme interpellé ne correspondent que très partiellement à celles de Xavier Dupont de Ligonnès, seulement cinq points sur 13 étant identiques – la police française considère généralement qu’il est nécessaire d’avoir 12 points caractéristiques similaires pour établir une correspondance.

10 h 51 : à son tour, l’AFP alerte sur un « doute sur l’identité de l’homme arrêté à Glasgow », mentionnant une « source proche de l’enquête ». Dans l’après-midi, l’agence a précisé sur Twitter avoir annoncé « l’arrestation de Xavier Dupont de Ligonnès sur la foi de quatre sources distinctes proches de l’enquête française ».

12 h 55 : la révélation de la veille s’effondre. Plusieurs sources affirment à BFM TV, à l’AFP ou encore au Parisien que le test ADN mené sur l’homme arrêté à Glasgow s’avère négatif : il ne s’agit pas de Xavier Dupont de Ligonnès. Plusieurs sources policières confirment cette information au Monde. A cette heure, le procureur de Nantes ne s’est pas encore exprimé sur ce point.

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