Surpris et frappé de plein fouet par les pénuries et l’indigence, le sénégalais en a perdu sa légendaire joie de vivre. Même les exploits des footballeurs du pays ne le tirent plus de sa torpeur. Il a la tête ailleurs. Il souffre.

Ses habits sont défroqués. Ce n’est plus l’individu amateur des belles fringues de naguère. Il s’habille désormais en fripes ou chez le chinois -à moindre qualité et prix. Ses yeux implorent.
C’est à peine s’il se retient de tendre la main, en mendiant masqué.

Sur les 16 millions d’entre-nous, ceux qui se réveillent, ce matin, avec un boulot se comptent. Leurs salaires ne sont pas assurés, nombre de projets et sociétés étant à l’arrêt; les investisseurs, prudents, restent dans une angoissante expectative; et, secouée par une crise majeure sur ses hydrocarbures, son foncier et ses finances publiques, la nation n’a presque plus rien à lui offrir.

Dans les rues, c’est un autre homo-senegalensis qui se donne a voir. Yeux livides, il semble errer. Il n’a plus rien à voir avec celui, altier et fier, sans être riche, que de belles plumes, de Senghor à Aminata Sow-Fall, savaient si bien décrire. Sa jovialité n’inspire plus le plus sagace des auteurs.

D’anciens dignes fonctionnaires, à la retraite, des mères de familles, prises de honte, des villageois, citadins, pères de famille de toutes extractions sociales circulent, sans but, pour tenter de se faire offrir, en aumône, subrepticement, de quoi sauver l’honneur et remplir, à domicile, les ventres rugissant de creux.

Cafés et restaurants sont désertés par le peuple. Hier, il aimait s’y faire voir. Il n’ose plus. La pression sociale l’étrangle davantage: prendre le bus ou ne pas être en mesure de sacrifier aux cérémonies de baptême ou décès coûteux le déshumanise chaque jour plus. Il en devient fuyant -forcément plus solitaire et malheureux!

Les attaques cardiaques font des ravages. Malades, combien de sénégalais craignent-ils plus la vue des factures à honorer pour obtenir les bons médicaments ou accéder aux rares, branlantes, structures sanitaires? Beaucoup vivent avec leur mal, dans l’attente d’une lente, et d’autant plus terrifiante, mort. C’est le seul leg de la vertu sénégalaise de la persévérance. Les autres valeurs de solidarité, générosité, respect de l’autre et de l’inter-générationnel partage, les valeurs d’honneur et de retenue ne sont plus que de vagues souvenirs.

C’est un peuple et son pays qui sont brutalement saisis dans une violente, disruptive tourmente.
Tous ou presque, en dehors d’un cercle de pilleurs, savent de quoi leurs jours sont faits. Se démener pour tirer le diable invisible par la queue prend le dessus sur les nombreuses autres urgences. Le citoyen est frappé d’une extranéité qui ne dit pas son nom.

En face de lui, froid, cynique, impotent, bavard sur sa promesse d’une émergence économique arlequin, l’Etat-nation est aux abonnés-absents. Plus que jamais, c’est une fiction.
Qui règne sur un vide, un tas de ruines!

Adama Gaye, citoyen sénégalais.
Journaliste émérite, en détention.
CEO Newforce Africa.

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